Critique : Contes cruels de la jeunesse de Nagisa Oshima

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L’histoire : Makoto use de son charme pour se faire raccompagner chez elle par des quadragénaires lors de ses sorties nocturnes. Lorsqu’un soir, l’un d’entre eux tente de la ramener de force à son hôtel, l’arrivée de Kiyoshi, un étudiant délinquant, lui permet d’échapper au pire. Désormais attachés l’un à l’autre, Makoto et Kiyoshi entament une relation amoureuse ambiguë et troublée par les excès de violence de ce dernier…

 

Contes cruels de la jeunesse (Seishun zankoku monogatari) de Nagisa Oshima sort chez Carlotta en Blu-ray d’après un nouveau master restauré en 4k. Carlotta avait déjà édité un coffret dvd autour de la « trilogie » de la jeunesse comprenant « contes cruels », mais c’est bien la première fois qu’on peut le découvrir dans une version hd, une autre édition dvd sort également en même temps.

Le contexte : le Japon des années 60, Oshima jeune réalisateur, il s’agit ici de son 2e long métrage, fait du cinéma pour photographier l’air du temps en bousculant l’archaïsme du cinéma traditionnel japonais. Pour ce faire, Oshima dresse donc le portrait de jeunes en rébellion dans ce japon d’après-guerre, un pays qui se reconstruit au prix d’énormément d’efforts, efforts que la jeunesse filmée par le réalisateur ne souhaite pas (plus) faire. L’ordre établi, le respect de la hiérarchie et des ainés, l’harmonie, temps de valeurs japonaises qui volent en éclat dans cette peinture abrupte et contemporaine.

Fer de lance de la nouvelle vague japonaise, Oshima développe les thèmes qu’il abordera par la suite (sexualité, violence, rébellion, description sociale) alliant un style tout à fait original pour l’époque, des plans séquences en gros plan, des axes de caméras tranchés, etc.

Sur le fond, le film n’a pas pris une ride, ce couple qui se forme et se met en marge de la société en faisant des délits reste d’une modernité étonnante. Dès le départ, on sent que la nature de leur relation ne va pas les emmener dans la bonne direction, surtout pour elle, qui se voit soumise. La scène sur les rondins de bois en est d’autant plus forte, ils marchent sur l’eau, semblant forts, alors que le danger de chute et de noyade est omniprésent et inévitable. Kiyoshi va l’humilier, la jetant à l’eau, pour en faire sa « chose ». Cette scène est superbement mise en image, avec une caméra plongeante en plan séquence, qui donne la sensation d’enfermer Makoto dans un piège.

À partir de là, Makoto tombe dans une passion toxique pour ce jeune homme qui dit l’aimer, mais semble plutôt l’utiliser comme il fait avec la femme plus âgée qu’il voit contre de l’argent. Makoto accepte alors tout de lui, y compris ses combines, dont celle de piéger et de racketter des hommes qui tomberaient sous le charme de la jeune femme.

Concernant la réalisation, Oshima filme beaucoup en plan séquence, souvent en gros plan, enfermant ses sujets et donnant un aspect beaucoup plus réalistes aux scènes et aux situations. Parfois la caméra bouge subtilement comme quand elle demande si il l’aime, en reculant, à chaque pas, Kiyoshi (de dos) sort du cadre puis revient, c’est très subtil et beaucoup plus original que de faire des champs/contre champs.

On ne dévoile pas le développement de l’histoire, mais elle se dirige vers quelque chose de dramatique, Oshima ne fait pas de concession, ni dans sa mise en scène ni dans ce qu’il raconte. Le duo d’acteur est parfait que ce soit Yusuke Kawazu (la condition de l’homme, le lézard noir, le sabre ou Godzilla vs Mechagodzilla 2) qui a une prestance de furyo, ou Miyuki Kuwano qui joue à merveille les naïves passionnées.

Le master restauré rend hommage à la photographie du film, que ce soit les scènes naturalistes ou bien dans des environnements urbains et nocturnes comme les scènes à moto.

En bonus, un entretien passionnant avec l’historien du cinéma japonais Donald Richie  et des extraits du carnet de notes d’Oshima.

En conclusion, Contes cruels de la jeunesse est un des premiers films d’Oshima alors pionner du renouveau du cinéma japonais de l’époque avec Immamura, Yoshida, Shinoda, Teshihagara, etc. à qui l’on devra « l’Empire des sens » ou « Furyo » des années plus tard, son 2e long métrage fait preuve d’une grande maitrise que ce soit sur les thématiques abordées ou sur la forme. Contes cruels de la jeunesse porte bien son nom, c’est cruel, dramatique, mais c’est beau. On vous conseille vivement cette édition chez Carlotta et on espère que d’autres sortiront.