Critique : Manille de Lino Brocka

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L’histoire : Julio, 21 ans, a quitté il y a sept mois son village de pêcheurs pour Manille afin de retrouver sa fiancée, Ligaya. Cette dernière s’en est aussi allée à la capitale où du travail l’attendait. Mais lorsqu’elle a cessé de donner des nouvelles, Julio a tout laissé derrière lui pour partir à la recherche de sa bien-aimée. Bientôt à court d’argent, il se fait embaucher comme ouvrier sur un chantier. Julio découvre peu à peu l’univers du sous-prolétariat à Manille entre prostitution, corruption et pauvreté extrême…

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Retour sur cette édition sortie chez Carlotta du film Manille de Lino Brocka. Le cinéma philippin est rarement sous les feux des projecteurs, hormis Brillante Mendoza ou Khavn De La Cruz dans une moindre mesure, et encore moins le cinéma de patrimoine. En l’occurrence Lino Brocka fut le premier réalisateur philippin à être sélectionné à Cannes en 1978 avec Insiang (également édité chez Carlotta) puis a concouru pour la palme à plusieurs reprises dans les années 80, il est donc un artiste incontournable de son pays mais aussi du cinéma mondial. C’est Martin Scorsese lui-même qui a décidé de restaurer ces films à travers sa fondation.

Qu’en est-il du film ? Dès l’introduction en noir et blanc, on est touché par la grâce des images, montrant des rues hors du temps, puis le passage progressif à la couleur nous fait prendre conscience qu’on se trouvent dans les années  70 et non au début du siècle. Le visage de Bembel Roco qui interprète Julio, entre alors dans le champs, d’une douceur juvénile, il est tout en contraste avec le Manille des bas fonds, qui va le faire sombrer dans un cauchemar éveillé.

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Julio se confronte à la dureté de cette ville qui se bétonise dans les quartiers chics et qui laisse à l’abandon les plus démunis dans des bidonvilles. Exploité sur un chantier où les conditions de sécurité sont absentes, arnaqué par le contremaitre qui manie le chantage à l’emploi, Julio se trouve de plus en plus dans une impasse. Mais il n’abandonne pas, il aime Ligaya et met tout en œuvre avec ses maigres moyens, pour tenter de la retrouver. Il a une piste, possiblement un bordel…

Le paysage social est décrit de façon quasi documentaire, Lino Brocka dépeint le Manille des ouvriers, le Manille des malversations, de la police corrompue, des bidonvilles, des prostitués (hommes et femmes confondus), où la population devient tout simplement « esclave » de la ville en elle-même. Manille ou le rouleau compresseur des couches sociales les plus basses, avec un systématisme pour les réduire en esclavage, Julio va même aller jusqu’à se prostituer pour subsister.

Pour opposer cette ville de néons, Lino Brocka use de flash back montrant les moments de vie  heureux de Julio et Ligaya à la campagne, la confrontation est d’autant plus brutale.

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Une scène concrétise visuellement cet enfer lorsque le bidonville dans lequel Julio avait des proches est brûlé, les habitants marchent comme des robots, voire des zombies, pour tenter de récupérer les amas de tôles brûlées afin de reconstruire le bidonville sur les cendres encore fumantes… On ne saisit pas immédiatement où l’on se trouve, Lino Brocka filme en plan fixe, les habitants n’ayant même pas de réaction, totalement déshumanisés. Julio et son ami sont désabusés, et ont du mal à comprendre ce qui se passe, puis on comprend et on est saisi d’effroi. C’est là la maestria de Lino Brocka, pas d’esbroufe, pas de sentimentalisme, c’est une scène simple mais d’un incroyable efficacité et d’une amère beauté. Pourtant ce n’est encore que le début pour Julio, qui va continuer à traverser ce purgatoire qu’est le Manille de l’époque.

Bembol Roco, le comédien principal, au regard innocent, beau comme un ange, tient le film sur ses épaules, il est touchant, vulnérable, on sent qu’il peut basculer à tout moment, comme quand il tabassera un voleur… Le poison de la ville s’immisce en lui, le contaminant, le changeant petit à petit, sans possible retour en arrière semble-t-il…

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Techniquement, la restauration du film est une réussite, pas de grain, pas de saute, pas de signe d’usure, la photographie est sublime, particulièrement les plans de nuit sous les néons. La fondation de Scorsese a produit un très beau résultat, que ce soit la copie Blu-ray ou DVD, vous ne serez pas déçus.

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En conclusion, Manille adapté d’un roman d’Edgardo Reyes (Manille : dans les griffes du néon) est une descente aux enfers d’un jeune innocent qui symbolise celle de tout un peuple, rappelons que les Philippines à cette époque se trouvent sous la loi martiale du régime autoritaire de Marcos. Le cinéma de Lino Brocka témoigne de ce que vivait le pays à cette époque, et sans être un documentaire, car Manille est un très grand film de cinéma, que ce soit par son esthétique, son montage, ou l’utilisation de sa musique, si vous ne connaissez pas Lino Brocka, on ne peut que vous encourager à découvrir Manille et Insiang, édités chez Carlotta.

4.5