Critique : Memoria d’Apichatpong Weerasethakul

En compétition au festival de Cannes 2021

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Date de sortie
17/11/2021
Réalisateur
Apichatpong Weerasethakul
Durée
2h16
Notre score
4

Il est de ces réalisateurs qui font parfois un peu trop durer leur plan, créant ainsi des longueurs qui cassent le rythme du récit. Apichatpong Weerasethakul, lui, prend le pari jusqu’au boutiste de poser sa caméra et étirer ses séquences jusqu’à plonger ses spectateurs dans un état de quasi transe.

Habitué du festival de Cannes, durant lequel il avait déjà été récompensé trois fois avant cette dernière édition (prix Un certain regard pour Blissfully Yours, prix du jury pour Tropical Malady et enfin Palme d’or pour Oncle Boonmee), il est revenu cette année avec son dernier film en date : MemoriaPour la première fois, le réalisateur thaïlandais s’éloigne de son pays natal pour tourner en Colombie, avec l’actrice britannique Tilda Swinton dans le rôle principal.

Memoria raconte l’histoire d’une femme – Jessica – rendant visite à sa soeur malade à Bogota, et parallèlement gênée par un bruit sourd qu’elle entend régulièrement, occasionnant des insomnies. Sur place, elle est amenée à rencontrer diverses personnes, certains tentant de l’aider à trouver l’origine de ce son. On se retrouve donc avec une séquence d’au moins quinze minutes montrant Jessica dans un studio de mixage, écoutant différents bruits avec un ingénieur du son afin de trouver la formule se rapprochant le plus de celui qui la perturbe. Cette séquence, arrivant assez tôt dans le film, est peut-être le pivot de l’oeuvre. C’est lors de celle-ci que l’on se rend compte que le récit n’est pas là pour nous tendre la main et nous expliquer ce que l’on voit, mais qu’il faut plutôt se laisser guider par ses sens pour suivre en silence cette quête spirituelle.

Econome de mots et préférant travailler ses cadres où son ambiance sonore (le travail de mixage est à souligner, créant ainsi une immersion des plus totales), Weerasethakul nous invite donc dans cette véritable expérience sensorielle, où le spectateur peut se laisser glisser dans un état de demi sommeil. Les personnes non réceptives au cinéma du réalisateur percevront cet état comme de l’ennui, mais ceux qui accepteront de s’abandonner totalement à la magie du thaïlandais pourront ainsi plonger dans une sorte de rêve conscient, où nos songes se mêlent au récit pour créer un moment unique.

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Cette onirisme, Weerasethakul le trouve particulièrement en savane sud-américaine. Car si il change de continent, le réalisateur reste un cinéaste de la nature et sait donc retrouver un environnement rappelant ses précédentes oeuvres pour y poser sa caméra. Ajoutés au travail sonore évoqué précédemment, les plans larges et fixes au beau milieu de la verdure renforcent ce sentiment d’immersion total. Jessica écoute et comprend à travers les silences, et c’est finalement un simple contact entre sa main et celle d’un autre qui lui révèlera sans doute ce qu’elle cherchait, laissant le spectateur dans le flou en insérant au milieu de tout cela une étrange séquence rapprochant un peu plus le film d’une expérience méta.

Tilda Swinton, fidèle à elle même, ne semble pas avoir à faire beaucoup d’efforts pour trouver des alternatives à la parole afin de transmettre les émotions, et démontre comme toujours d’une élégance sans pareil, sachant s’effacer devant la caméra pudique de son réalisateur.

Memoria aura donc laissé bon nombre de personnes de côté lors de ses séances cannoises, provocant de profonds sommeils – qui seraient sûrement enviés par l’insomniaque Jessica – ou des départs précoces de la salle. Mais il est certain que le film saura cueillir les aficionados d’Apichatpong Weerasethakul, puisqu’il prolonge totalement le vécu de ses précédentes oeuvres, accédant néanmoins à un niveau supérieur de contemplation.

Il a en tout cas su séduire le jury du festival, qui lui octroie un prix du jury ex-aequo avec l’israélien Nadav Lapid pour son Genou d’Ahed.

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Memoria
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