Critique Livre : Godzilla (+ Le Retour de Godzilla) de Shigeru Kayama

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Avant le livre le projet du film

Le 5 avril 1954, les studios Tohô annulent la production de Eiko no kage ni ( Dans l’ombre de la gloire ), un drame de guerre qui devait se tourner en Indonésie. Le film devait sortir le 3 novembre de la même année. Responsable du projet auprès du studio, Tomoyuki Tanaka (1910-1997) doit rapidement trouver un film de remplacement.

Pendant un Jakarta-Tokyo, le producteur quadragénaire se souvient alors du succès de la ressortie de King Kong (1933), et surtout d’un nouveau film américain, Le Monstre des temps perdus. Ce dernier met en scène un dinosaure réveillé par un test nucléaire. Expulsé de sa tanière arctique, la créature sème la terreur dans les mers avant de s’attaquer à New-York. Tanaka se souvient également de la tragédie du  Daigo Fukuryu Maru  (Dragon Chanceux N°5), un thonier japonais dont les membres d’équipages furent contaminés par la propagation de cendres radioactives suite à l’explosion d’une bombe à hydrogène américaine. Tanaka regarde à travers le hublot et imagine une créature gigantesque surgissant de l’océan. Tanaka élabore d’abord son projet sous le titre Kaitei Niman-ri Karakita Daikaijû (Le Monstre géant surgi de 20 000 lieues sous les mers). Il contacte ensuite Shigeru Kayama (1904-1975), auteur spécialisé dans le suspense et le fantastique. Il travaille sur un premier traitement inspiré du Monstre des Temps perdus. Le 25 mai, Kayama rend donc sa première copie du « Projet G ». Entretemps, Tanaka engage Ishirô Honda comme réalisateur principal, en charge des séquences dramatiques, tandis que Eiji Tsuburaya n’a que quelques mois pour produire les effets spéciaux. Honda accepte de réaliser le « Projet G », mais entame une série de réécritures avec le scénariste de Takeo Murata. Honda veut en effet purger le récit de Kayama de ses éléments les plus feuilletonesques pour embrasser une approche quasi-documentaire, en phase avec ses précédents films. Pendant que Gojira (Godzilla) se tourne durant l’été 1954, la Nippon Broadcasting diffuse un drame radiophonique tiré du scénario en guise d’amuse-gueule. Des ballons Godzilla sont déployés au-dessus du ciel tokyoïte.

De son côté, Shigeru Kayama travaille sur une version littéraire de son travail, autre outil promotionnel sortant dans un premier tirage limité dès fin octobre 1954, soit quelques jours avant la sortie du film. C’est cette version ouvrage que nous propose Ynnis Editions, 67 ans plus tard.

Le livre, plus qu’un support promotionnel : une nouvelle vision

Pour les aficionados du Godzilla de 1954, la redécouverte des écrits de Kayama constitue est une petite révolution. Si les péripéties décrites dans le roman coïncident harmonieusement avec celles du film, Kayama propose une approche résolument plus flamboyante qu’Honda. Ainsi, les attaques de navires qui ouvrent le récit sont bien plus spectaculaires, Kayama décrivant avec détail les dépressions océaniques qui absorbent les infortunés bâtiments. Il faudra attendre, sans doute accidentellement, le Godzilla controversé de Roland Emmerich (1998) pour voir à l’écran des naufrages d’une telle ampleur.

Les protagonistes ont également des personnalités davantage passionnées que leurs alter-ego de celluloïd. Ainsi, le docteur Yamada se fait l’avocat de Godzilla, souvent au mépris du bon sens. Plus affirmée, sa fille Emiko n’hésite pas à remettre en cause la société patriarcale dans laquelle elle évolue. L’aspect du mystérieux Dr. Serizawa est sensiblement différent. Dans le film, Serizawa (Akihiko Hirata) dissimulait sa blessure de guerre par un cache-œil.

Ce personnage fut l’une des inspirations de Leiji Matsumoto lors de la création de Captain Harlock (Albator). Le Serizawa de Kayama présente une parenté encore plus évidente avec le fameux pirate : « Son œil luisait dans son visage lugubre, dont la cicatrice était à moitié dissimulée derrière ses longs cheveux – un tableau susceptible de provoquer un frisson d’effroi chez toute personne le rencontrant pour la première fois. »

Secondaire chez Honda, Shinkichi, jeune orphelin rescapé du raid de l’île Odô, devient ici protagoniste, occupant la place du personnage d’Ogata, incarné à l’écran par Akira Takarada. Motivé par la vengeance, le garde-côte Shinkichi jure de se venger de Godzilla. Sa rage se heurte à la position du Dr. Yamane, protecteur du monstre. Ogata n’est qu’un personnage secondaire qui vient prêter main forte aux protagonistes. Quid de Godzilla ? Le kaijû présente des traits de caractères spécifiques, qui seront gommés progressivement aux cours ses apparitions sur grand écran. Sensible à la lumière (il fut traumatisé par les bombardements radioactifs), Godzilla ne sort que la nuit, tel un vampire. Décrit comme un gigantesque dinosaure, Godzilla est perpétuellement bioluminescent. Dans les films, seule sa crête dorsale s’illumine au moment où il projette son souffle atomique. Enfin, il est présenté comme carnivore, consommant chair animale et humaine. Dans le film, le maire d’Odô fait rapidement mention d’un vol de bétail. Eiji Tsuburaya avait prévu de faire apparaître Godzilla avec une vache dans sa gueule, idée qui sera finalement abandonnée dans le métrage final. Cette composante carnassière de Godzilla permet de positionner les humains comme cibles prioritaires du monstre.

Chez Kayama, les habitants du Japon craignent toujours le déclenchement possible d’une nouvelle guerre, surtout à une époque où les relations entre les Etats-Unis et l’URSS ont atteint un point de tension critique.  Sans pour autant pointer du doigts les deux blocs, Kayama évoque les possibles attaques des pays « A » et « S ». Il faudra attendre 1984 avec l’excellent The Return of Godzilla pour montrer le Japon subir la pression des injonctions américaines et soviétiques. Kayama n’hésite d’ailleurs jamais à s’adresser directement aux lecteurs, notamment pour évoquer bombardements aériens de la décennie précédente… Enfin, Kayama développe une sous-intrigue totalement supprimée du film : un mystérieux individu envoie des lettres à l’entourage de Yamane, l’exhortant à laisser en paix le « Dieu » Godzilla. Parallèlement à l’attaque du monstre, Shinkichi se lance dans la traque de cet illuminé quasi-terroriste. L’idée de « Pro-Godzilla » extrémistes sera brièvement esquissé dans Shin Godzilla (2016) à la faveur d’un plan rapide où les masses protestent contre le gouvernement, bien décidé à stopper la créature. Godzilla finit bien par sortir le 3 novembre 1954 et rassemble plus de 9 millions de spectateurs. Un triomphe pour Tohô et Tanaka, qui travaille immédiatement sur une suite, Le Retour de Godzilla (Gojira no Gyakushu). Shigeru Kayama se charge de nouveau d’en élaborer le premier traitement, suivi d’un format roman, toujours pour promouvoir la sortie du film, cette fois réalisé par Motoyoshi Oda. La version papier retranscrit fidèlement le film à la lettre, à l’execption d’un détail concernant le nouveau monstre Anguirus.

Ynnis Editions frappe donc fort en nous proposant ces deux documents inédits, qui contribuèrent largement la création de Godzilla, et à son accompagnent commercial auprès du public japonais. Les admirateurs de kaijû eiga auront donc le plaisir de redécouvrir des histoires déjà connues, mais à travers une perspective nouvelle, qui enrichit les personnages et la mythologie des créatures. Ces deux récits se prêtent parfaitement à une lecture estivale, aussi bien sous un soleil de plomb que sous un plafond nuageux. Ce volume peut également constituer une première entrée en matière pour des enfants ou des adolescents, qui souhaiteraient découvrir les origines du roi des kaijû. On saluera la traduction sobre et efficace de Sarah Boivineau et Yacine Youhat.

Parallèlement à la sortie des écrits de Kayama, Don’t Panic Games, société sœur de Ynnis Editions, a sorti Godzilla Total War, un jeu de société conçu par Oscar Arévalo, où les joueurs ont le plaisir de s’opposer à coups de cartes à points représentant les kaijû.

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Si Godzilla jouit d’un tout nouveau regain de popularité en France, on souhaite désormais que les films originaux de Tohô puissent sortir dans des éditions correctes…