Interview de Ahn Jae-hoon, le réalisateur de « The Shaman Sorceress » primé au Festival d’Annecy 2020

Interview de Ahn Jae-hoon, le réalisateur de « The Shaman Sorceress » primé au Festival d’Annecy 2020Ahn Jae hoon 3 1 770x513interview de ahn jae-hoon, le réalisateur de "the shaman sorceress" primé au festival d'annecy 2020
© Studio Meditation with a Pencil

Mention du jury Contrechamp pour son long métrage The Shaman Sorceress, Ahn Jae-hoon est un des nombreux lauréats du Festival d’Annecy cette année. Curieux d’en connaître plus sur son style et ce qu’il voulait transmettre avec le film, nous sommes allés lui poser quelques questions.

C’est en effet dans une longue entrevue que nous avons pu découvrir celui qui est à l’origine de l’un de nos films coup de cœur lors du Festival d’Annecy 2020, en discutant de ses aspirations et de sa vision de la société. Empreint de traditions et de religion, le film adapte un roman de 1936 qui raconte le passage du chamanisme à la chrétienté dans une société coréenne en plein bouleversement, dans les yeux d’une chamane qui tente de maintenir cet héritage d’une autre époque. Captivant, le film aborde en sous-texte avec son conflit familial l’érosion d’une culture ancienne confrontée à un renouveau symbolisé par une religion qui attire la nouvelle génération. Touchante, cette histoire est mise en image dans un film d’animation dirigé Ahn Jae-hoon au style visuel fortement inspiré par la peinture.

Ciné-asie : The Shaman Sorceress est adapté du roman écrit par Kim Dong-ni en 1936. De quelle manière avez-vous réinterprété son histoire pour votre film ?

Ahn Jae-hoon : En Corée, le chamanisme est le thème de plusieurs films, de dramas et de comédies musicales, mais il n’a jamais été abordé sous la forme d’un film d’animation. Je pense que c’est parce que personne n’a jamais osé. C’est avec l’esprit d’un pionnier que j’ai saisi ce challenge en explorant le sujet sous la perspective d’un réalisateur d’animation. L’introspection est toujours difficile, on analyse plutôt les choses au travers des yeux des autres, et c’est le rôle du cinéma de nos jours. Le conflit familial dans le film, sous les traits d’un conflit religieux, représente une opposition entre le passé et le renouveau. Mon espoir est que cela permette de voir la société sous un angle plus mature, en explorant cette histoire familiale, entachée de préjugés et de haine contre les croyances des uns et des autres.

Enfin, en ce qui concerne le cinéma d’animation, la production vit de nouveaux changements. Passer de la 2D à la 3D a changé la manière de produire. Et à cause de cela, certains métiers liés à l’animation disparaissent de nos pays. Comme Mohwa (n.d.r. : la chamane du film) dont le fil de la vie se délie lentement à cause d’éléments extérieurs, on devrait être capable de se demander sur un plan philosophique : comment moi et mon métier allons disparaître dans le futur ?

Votre film parle de religion, de culture et de traditions. Que souhaitiez-vous raconter au travers de ces thèmes ?

Je voulais que nous faisions face à la réalité d’aujourd’hui : de quelle manière le contraste dramatique entre les nouvelles et les anciennes traditions peuvent mener à une tragédie. Surtout, je voulais qu’on s’interroge sur le rôle du chamanisme en Corée, comment la chrétienté s’est développée en Asie, et finalement comment la Corée a pu trouver le moyen de surmonter cela et réussir à connaître le progrès que l’on voit aujourd’hui.

Alors, l’opposition entre la mère et son fils résonne finalement très bien avec notre époque où les tensions et les conflits se multiplient à cause du rejet et du manque de compassion ?

Certains problèmes s’enveniment jusqu’à des extrémités, alors que seul le temps peut parfois les résoudre. Il y a aussi des fois où il est difficile de comprendre les autres, alors qu’il faudrait prendre du recul et observer les choses dans leur ensemble. J’espère que le film peut faire passer ce message. En réalité, plutôt que de nous blâmer les uns et les autres pour notre incapacité à nous entendre, le conflit est peut-être la preuve qu’on est incapables de trouver un point d’entente et qu’il faut faire avec.

La société est faite d’individus qui galèrent chaque jour. Pourtant, pour ceux qui regardent cela de loin, les conflits entre les personnes sont traités comme des problèmes sans importance. Je pense que le cinéma est un outil qui permet de communiquer tous ensembles sur des problèmes si complexes, et j’espère que cet outil qu’est le cinéma profitera de l’animation pour jouer ce rôle dans la société.

Le film raconte une histoire fondamentalement coréenne ; le chamanisme est méconnu en occident. Pourtant le film a su séduire le jury et le public qui l’a vu à Annecy, comment cela est possible selon vous ?

La capacité et la volonté de comprendre d’autres cultures n’arrive pas toute seule. Je pense qu’il y a une forme de respect pour l’inconnu et la volonté de voir plus de diversité dans le cinéma d’animation, ce qui a permis au film d’attirer l’attention. Surtout, il nous permet d’explorer d’autres mondes et de nous interroger sur nous-mêmes. Je pense que le film correspondait à ce besoin.

On entend de nombreuses chansons différentes tout au long du film. Pourquoi leur avoir donné une telle place, et comment sont-elles nées ?

Le film se suffire à lui seul sans avoir à se reposer sur la musique, mais on ne peut pas nier qu’elle joue un rôle très important au final. Quand j’écrivais des poèmes dans ma jeunesse, j’ai vu à quel point la musique peut amplifier et changer la dynamique émotionnelle de mes écrits. Depuis ce temps, j’écoute toutes sortes de musiques, y compris de la musique classique, comme si je l’étudiais. En plus de cela je voulais utiliser les instruments et la musique traditionnelle coréenne. Même si on dit que « plus on en sait, plus on en voit », ce qui est important avec la musique c’est de l’apprécier même sans la comprendre complètement, alors quand je me suis lancé dans le dessin, j’étais jaloux de la musique. Cependant une note est éphémère alors que l’image reste. En fait, l’image permet à la musique de rester, alors que la musique permet à l’image de traîner dans nos oreilles. La force de l’animation est de pouvoir combiner la musique, le dessin et le cinéma.

Les femmes ont une place très importante dans The Shaman Sorceress. Est-ce un choix délibéré de votre part ?

A une certaine époque de l’histoire, les professions et les rôles des femmes dans étaient parfois déformés et rabaissés. Notre personnage principal a dévoué sa vie entière à la société confucéenne coréenne, mais on a préféré éviter de parler de son genre. On voulait plutôt se concentrer sur son rôle de chamane en plein conflit culturel. Mais bien sûr, son histoire personnelle est ce qui mène à sa décision finale, tandis que Nang-i (n.d.r. : la fille de la chamane) se contente de l’observer. Dans notre histoire et d’une manière un peu cynique, ni l’exorcisme, symbole d’une autre époque, ni les prières du pasteur, symbole d’un renouveau, ne peuvent sauver son frère, c’est quelque chose que l’on a essayé de montrer au travers des yeux de femmes qui étaient ignorées dans le passé.

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© Studio Meditation with a Pencil

Malgré l’espoir que peut susciter cette défense des traditions et d’une culture reniée par une nouvelle génération, la fin du film est résolument triste. Pourquoi un tel choix ?

A certains endroits où la compréhension et l’acceptation sont impossibles, on espère qu’un événement miraculeux pourra résoudre les conflits. Avec notre film, on voulait que notre audience puisse voir avec une fin plutôt triste que la guérison de nos maux et la réconciliation ne sont pas faciles à atteindre. Et plus important encore, la fin du film raconte la disparition de rôles et de valeurs qui sont inévitablement en opposition avec la vague d’une nouvelle ère.

C’est un message dénonciateur, le cinéma d’animation est sur sa fin en Corée du Sud. On est à une époque où on récompense plutôt les talents individuels, notamment ceux qui réussissent avec leurs web-cartoons. Avec la mondialisation des contenus et les moyens engagés notre profession fait face à un nouveau dilemme. La même chose est à l’œuvre dans d’autres industries, alors la question de l’ascension et de la chute de nos professions est un nouveau débat.

Est-ce parce que la société coréenne accorde une certaine importance aux traditions que ces questions sur le passé et le présent vous intéressent ?

Leur importance dépend de chaque personne. Cependant, même ceux qui n’y attachent pas beaucoup d’importance respectent la tradition, l’héritage et la religion des autres. Comme la Corée a traversé la guerre, l’industrialisation et la démocratisation après l’ère coloniale Japonaise, on s’interroge sur notre histoire nationale. Mais je pense que la société coréenne est très ancrée dans l’époque actuelle. Pendant la colonisation Japonaise, notre héritage, nos traditions et notre diversité religieuse ont été exploitées et altérées. Par exemple, la propriété était héritée par sa femme quand un homme décédait dans une famille, mais pendant la colonisation, ils ont changé cela en donnant l’héritage au premier fils. Dans le passé, la société coréenne voyait les femmes comme égales à l’homme, une idée qui a disparue avec la colonisation. Maintenant la Corée essaie de changer cela et redonner une grande valeur à l’être humain.

Pourquoi avez-vous fait le choix avec vos équipes, et on peut les saluer pour leur superbe travail travail, de vous orienter vers ce style graphique où une toile semble prendre vie sous nos yeux ?

Pendant la production on se doutait que les gens imaginaient déjà comment les scènes de cette histoire populaire devraient être reproduites dans The Shaman Sorceress. On a donc voulu éviter les évidences. Plutôt que de nous concentrer sur des détails, on a voulu offrir des idées et des sentiments via les sensations procurées par les couleurs. Inspirés par des peintures de Mark Rothko lors de la création, on a cherché à découvrir les sentiments que peuvent transmettre des couleurs.

Dans nos précédents films on avait le temps de faire ce qu’on voulait avec chaque scène, mais The Shaman Sorceress devait finalement coller son rythme aux musiques. Le cœur de notre travail était le design des personnages ; on a demandé l’avis de plusieurs créateurs, on s’est émancipé de notre style habituel. L’animation est un travail d’équipe, si le staff s’adapte aux choix du réalisateur, il est au moins aussi important que le réalisateur soit capable de travailler avec les dessins de son staff, car l’animation est un art basé sur la technique. Pour le film, on a imaginé le design des personnages en recueillant des avis de dessinateurs au Liban, en Inde, en Allemagne et en France.

On connaît l’importance du crayon pour vous, et le nom de votre studio n’y est pas pour rien (Meditation with a Pencil). Que pensez-vous du fait que beaucoup de studios se détournent de l’animation et du dessin traditionnel pour s’orienter vers des techniques plus récentes ?

C’est important d’avancer avec les changements. On ne reste pas sur le dessin au crayon juste pour rester dans le passé. De nos jours, à moins d’être au Japon avec une industrie stable ou à Hollywood avec beaucoup d’argent, la production est de plus en plus difficile. Dans ces conditions les studios doivent accepter de travailler avec des outils de production numérique. En Corée du Sud, à cause de ces difficultés, les cartoons sur internet sont très attirants pour les créateurs, donc l’industrie d’animation traditionnelle n’attire plus les artistes. Malgré cela, notre studio est composé d’un groupe de jeunes femmes qui sont incroyablement intelligentes et efficaces pour créer des choses ensemble et combiner leurs différents travaux avec les miens.

Mon expérience, ayant traversé une époque plus de dessins authentique jusqu’à la technologie 3D, deviendra une forme d’héritage dans un futur fait de de numérique. On considère qu’au contraire du numérique, le dessin au crayon est véritablement universel, alors on valorise le crayon et notre équipe tente de l’étudier et l’apprendre. Je pense que notre équipe est ambitieuse, elle connaît les fondements de cette culture.

L’animation Japonaise est très populaire en France tandis que l’animation Coréenne n’en est qu’à ses premiers pas. Que peut-elle amener de différent pour séduire le public Français ?

Je ne peux pas parler pour tout le monde, mais je vais répondre simplement de mon point de vue. Beaucoup de réalisateurs coréens, moi y compris, ont la responsabilité de répondre à des questions posées par notre époque et notre société. La guerre de Corée, l’industrialisation, la démocratisation, la tragédie du ferry Sewol, les manifestations et veillées aux chandelles… Tant de sujets dans l’histoire récente Coréenne ont poussé les réalisateurs à s’interroger profondément sur la société et la nature humaine, tout en nous repentant sur nos négligences face à de nombreux problèmes sociétaux.

A Hollywood, les réalisateurs font des films qui sont à la fois amusants et touchants. Au Japon, les films s’appuient sur les couleurs de l’Asie, mettant l’emphase sur des personnages imprégnés de ces cultures asiatiques. Les réalisateurs en France opèrent un rôle crucial en mélangeant des messages philosophiques et en mettant en avant la diversité des cultures. Pendant ce temps, en tant que réalisateur en Corée, je veux me focaliser sur l’humain et sa place dans la société. Je veux dialoguer sur la manière dont l’individu grandit avec difficulté à des époques qui connaissent des bouleversements, tandis que l’humain rêve d’un avenir meilleur. C’est la valeur principale que j’insuffle à mon animation, et c’est celle que je vois dans l’animation Coréenne.

C’est la deuxième fois que vous êtes invités à Annecy, bien qu’il soit malheureusement contraint de se dérouler en ligne cette année, que représente ce Festival à vos yeux ?

Recevoir un prix et partager le plaisir de le recevoir c’est comme rembourser une dette à mes collègues. J’ai le sentiment que la dette que je dois au système social Coréen, qui me permet d’être ici, est enfin payée. C’est d’ailleurs au festival d’Annecy que j’ai commencé à dessiner les visages des spectateurs. Je n’oublierai jamais la fois où j’ai dessiné chacun d’entre eux, où j’ai écrit ensuite leurs noms en Coréen plutôt que de me contenter d’un simple autographe. C’est le moment où est née cette facette d’un réalisateur qui dessine de nombreux visages, je n’oublierai jamais leurs yeux brillants et leurs sourires. Le festival d’Annecy a offert des moments de joie à tous ceux qui se battent au jour le jour pour leurs combats personnels. Et nous encore plus, en sachant que le scénario de notre nouveau projet « A Thousand Years Together » a été écrit sur un banc du lac d’Annecy.

Nous remercions chaleureusement le réalisateur Ahn Jae-hoon pour sa disponibilité et la discussion passionnante qu’il nous a accordé, mais aussi le producteur Han Seung-hoon du studio Meditation with a Pencil pour avoir rendu possible cette rencontre.