Critique : Colonel Panics de Cho Jinseok

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Japon, de nos jours. Kaito est journaliste pour un magazine politique nationaliste. Sous ses airs d’employé modèle, il traque son ex Kuniko devenue auteure à succès et défoule ses pulsions avec Yumi, une prostituée. Nagisa, technicien travaillant dans le domaine de la réalité virtuelle, vit lui dans le futur. Il est chargé de contrer un virus informatique sévissant dans le Level 4, un jeu vidéo qui brouille les frontières entre rêve et réalité. Les repères entre passé et futur vont alors s’estomper et le destin de ces deux hommes se croiser.

Spectrum films a débusqué un film de SF indépendant des plus intrigants, Colonel panics (2016)  vient du Japon, et réalisé par le coréen Cho Jinseok. Il s’agit de son premier long métrage, et autant le dire tout de suite, bien que la proposition soit digne d’intérêt, il n’est pas à mettre devant tous les publics, le film est interdit au moins de 16 ans et ce n’est pas sans raison.

Il ne s’agit pas d’un film de SF classique, mais plus d’un film expérimental, qui prend le parti de perdre le spectateur entre différentes couches/strates de réalités : entre la contemporaine (les années 2010) et réalité virtuelle (dans le futur), entre fantasme et souvenirs cachés de l’Histoire (donc le passé), entre fiction littéraire (écriture) et introspection (psychologie), c’est un peu le big bang du simulacre pour simplifier si on le peut…

Aussi sous-jacent à la forme qui nous perd dans ces réalités sans qu’on sache laquelle est la bonne, le thème de la frustration en est le dominateur commun, à peu près toutes y passent : réussite sociale, frustrations sexuelles, frustrations historiques et politiques.

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Le début du film est intéressant avec son mélange de scènes contemporaines contenant des glitchs vidéos (parasites, bugs) qui semblent indiqués que nous ne sommes pas dans la réalité mais dans le jeu de Nagisa qui lui se trouve dans le futur. Ça nous rappelle forcément Matrix sur le fond, la réalité que l’on connaît ne serait qu’un leurre. Citons aussi Avalon (2000) de Mamoru Oshii, qui possède une âprepté toute particulière dont se rapproche un peu Colonel panics.

Ensuite quand intervient Yumi, une prostituée, une tournure plus dérangeante va prendre alors le pas.  Lors d’une mise en scène d’esclavage sexuelle des plus malsaines, Yumi va jouer le rôle d’une « femme de réconfort » coréenne et Kaito se déguiser en colonel de l’armée japonaise… Ici pas de réalité virtuelle, c’est la mise en scène humiliante qui nous rappelle l’Histoire, le conflit de la 2e guerre mondiale, le sort de ces femmes qui ont été réduit à l’esclavage, et les problèmes politiques toujours ardents entre les 2 nations (Corée et Japon) à ce sujet. On commence à être perdu entre le futur, le présent, et le passé, de manière assez habile, car ce ne sont pas les mêmes moyens qui sont utilisés pour nous les évoquer.

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Seulement à partir de cette scène, on comprend déjà le titre du film, et surtout la direction politique qu’il souhaite entreprendre.  Cho Jinseok veut choquer, et va s’employer à le faire sur le reste du métrage, attention au spoil : mais une scène de nécrophilie laissera sans voix les spectateurs au cœur les mieux accrochés.

Bien entendu ce n’est pas gratuit mais était-ce pour autant nécessaire ? À partir de là, soit vous rejetterez la violence du film soit vous serez assez curieux pour aller jusqu’à la fin.

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L’esthétique est soignée, malgré le manque de budget, le côté cyberpunk est présent mais c’est la partie la plus cheap du film forcément, ils sont dans de grandes pièces blanches, aseptisées, et portent un casque VR, qui aujourd’hui est devenu une réalité… Il y a les scènes érotisantes avec  Yumi dans le futur dans ce fond rose/pourpre qui sont assez bien gérées esthétiquement, mais ça reste dans l’épure. Donc même si le film mentionne le côté cyberpunk, ne vous attendez pas à voyager dans Blade runner ou Ghost in the shell, ou même Tsukamoto, c’est vraiment plus proche d’Avalon cité précédemment et encore…

Aussi on regrettera un problème sur les normes de sous-titres, soit trop longs, soit mal calés, mais le film reste compréhensible.

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En conclusion, Cho Jinseok a en tout cas eu le courage de proposer un film de SF politique, parlant de la société japonaise contemporaine, qui a des qualités sur sa forme et sur le fond, et Spectrum films a celui de l’éditer, car il est évident que ce n’est pas grand public, et même pour le public de niche, ça reste un pari.

Le film est celui d’un auteur fasciné par Oshima, qui savait jouer et provoquer le public, mais le propos ici est tellement alambiqué qu’on se retrouve perdu au milieu de tant de frustrations. On comprend le mélange macadre de violence et d’érotisme, mais on est trop perdu dans l’histoire pour y adhérer pleinement. Ça rappelle Sono Sion dans ses heures violentes et Lars von Trier dans son envie de choquer, ça semble plutôt honorifique, mais dans ces 2 cas, ce sont des réalisateurs clivants qui ont une carrière assez grande pour qu’on puisse se repérer dans leur univers, et réussir à minima à le contextualiser ou l’interpréter, là c’est son premier film, nous n’avons pas le recul pour savoir si c’est juste un coup d’éclat ou le début d’une vraie œuvre.

Donc pour public averti en recherche de sensations fortes et de proposition (trop ?) originale.

 

2.5