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Critique série : The Naked Director – Saison 1

Liberté sexuelle et pornographie dans le Japon des années 80.

Dernier mis à jour:
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Date de sortie
08/08/2019
Réalisateurs
Masaharu Take, Eiji Uchida et Hayato Kawai
Pays
Japon
Diffusion
Notre score
4.5

Inspirée de la vie du réalisateur de films pornographiques Toru Muranishi, la série japonaise The Naked Director conte l’ascension fulgurante de l’ancien commercial devenu réalisateur de films pour adultes un peu malgré lui. Produite par Netflix, la série est disponible depuis le 8 août 2019.

Commercial et vendeur en porte à porte, Toru Muranishi (incarné par Takayuki Yamada) fait les beaux jours de la société qui l’emploie en profitant de son bagou pour vendre des encyclopédies anglaises à des personnes qui n’en avaient pas vraiment besoin. Jusqu’au jour où sa société est contrainte de fermer, et découvrant dans la foulée que sa femme le trompe, il se retrouve au plus bas. Jusqu’à ce qu’il ait une illumination : le sexe fait vendre au Japon, et c’est un marché d’avenir qu’il serait idiot d’ignorer.

Au-delà du thème aguicheur et plutôt curieux, The Naked Director propose une réelle plongée dans l’industrie pornographique japonaise alors qu’elle est en pleine mutation au début des années 1980. Censure, rapports simulés et un tabou terrible sur les corps des femmes, l’industrie apparaissait bien loin de ses concurrents américains qui faisaient alors irruption au marché noir. Mais avant de voir arriver la vidéo, c’est dans les magazines que se lance Muranishi, des magazines vendus sous plastique qui faisaient « tout l’intérêt » selon ses promoteurs, alors que le public les achetait sans trop savoir ce qu’ils trouveraient finalement à l’intérieur. Essentiellement des photos de charme, où l’on censurait les parties génitales à grand coup de marqueur, jusqu’à ce que la vidéo vienne remplacer ces magazines dans des boutiques qui ont vu passer le bon filon. C’est là que l’ancien commercial devient producteur et réalisateur, amenant avec lui une vision bien précise de ce que doit être la pornographie, quitte à subir la censure d’Etat et la haine des yakuzas qui viennent lui rappeler régulièrement qui décide réellement. Car la pornographie japonaise touche à bien d’autres sujets : le contrôle politique, le marché noir, la corruption et les réseaux mafieux. Autant de sujets qui permettent au trio de réalisateurs d’explorer une époque révolue, comme une sorte de fantasme au travers d’une industrie qui continue de susciter la curiosité. Cette fétichisation des années 80 n’a rien de bien nouveau, on la retrouve dans bon nombre d’œuvres récentes, mais elle touche ici quelque chose de très juste tant la série excelle dans sa restitution d’une ambiance, au travers de ses décors, ses costumes, sa musique ou son ton généralement insouciant qui caractérise tant d’œuvres marquantes des années 80. On se sent réellement en pleine révolution au travers de l’industrie pornographique, avec le sentiment de tout pouvoir créer et réaliser, tandis qu’une actrice vient affirmer une forme de libération des corps des femmes.

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Il s’agit de Kaoru Kuroki, une des actrices de films pour adultes les plus connues à l’époque. Féministe dans une société patriarcale, elle devint rapidement le symbole d’une partie de la population féminine japonaise qui recherchait une nouvelle forme de liberté, celle d’assumer son corps, ses désirs, ses envies, et de refuser les injonctions de la société. Symbolisé par son refus de se raser les aisselles, le combat de Kaoru Kuroki est l’essence même de la série : avec son réalisateur visionnaire, ils révolutionnent l’industrie en montrant que le sexe et le corps d’une femme n’est pas sale. C’est une lutte contre la censure, mais également contre une société qui peine encore à l’époque à admettre ses plaisirs. Kaoru Kuroki est ici interprétée par Misato Morita, une jeune actrice qui n’en est qu’au début de sa carrière mais qu’on espère revoir très vite tant sa facilité à incarner un personnage aussi ambigu étonne. Elle forme avec Takayuki Yamada un duo assez fantastique tant elle incarne l’actrice, elle incarne son combat et l’image qu’elle renvoyait à l’époque. Elle représente toute une industrie : l’ambiguïté d’une jeune femme en apparence « timide », très proche de l’idéal conservateur de la société, mais qui devient le centre du projet d’un réalisateur visionnaire qui refuse de se plier aux standards de l’époque. Elle est la « muse » d’un réalisateur qui veut révolutionner le porno, il sait ce que le public recherche malgré ce qu’ils prétendent, et il ne cesse de se mettre en danger pour parvenir à produire ses films. Fini le sexe simulé et l’hyper-censure, le réalisateur et sa « muse » sont à l’origine d’une mutation du porno japonais, qui aura une influence considérable sur la société : plus de libertés et un rapport au corps plus sincère. The Naked Director raconte aussi au travers de l’actrice une émancipation des femmes, de leurs droits, leur droit d’aimer et de coucher avec qui elles veulent. C’est la fin d’un tabou autour du plaisir féminin, même si la série est suffisamment intelligente pour éviter de trop romancer et idéaliser l’industrie : elle n’épargne pas la question de la soumission, des jeunes femmes contraintes par des producteurs et agents douteux, la prostitution et les trafics en tout genre. La série est une vraie mine d’or, tant pour sa représentation de l’époque que les questions qu’elle pose à cette industrie, en portant un regard sans jugement mais plein de curiosité sur tous les bons et mauvais côtés de la production de films pour adultes au Japon. N’ayez crainte toutefois : sans être timide sur les corps dénudés, la série n’a rien de pornographique et porte plutôt sur la production, la réflexion autour de l’industrie, la dimension féministe de son héroïne et le caractère visionnaire du réalisateur que sur les films eux-mêmes.

Qui plus est, le trio de réalisateurs à l’œuvre sur la série offrent huit épisodes de très haute volée, de la subtile photographie qui fait la part belle à la richesse de décors fourmillant de détails, à un rythme qui ne cesse de s’affirmer entre les péripéties d’un réalisateur atypique et les situations cocasses auxquelles sont confrontées son équipe de production. On découvre des personnages naïfs, confrontés à la réalité des yakuzas que les réalisateurs racontent entre faste de soirées où le champagne coule à flots, et sous-sols sombres où se jouent des trafics répugnants. Kabukicho, le quartier « chaud » de Shinjuku est évidemment le théâtre des événements et les réalisateurs font un travail génial pour y restituer l’ambiance toute particulière des années 1980, dans un quartier devenu depuis une sorte d’attraction touristique. On ne manquera évidemment pas de remarquer les deux niveaux de lecture de la série, et le parallèle qu’il effectue entre le renouveau de l’industrie du porno et la fin de l’ère Showa avec les dernières années de l’Empereur Hirohito, chacun étant des éléments fondateurs d’un Japon plus moderne et plus ouvert, qui laisse derrière lui beaucoup de choses pour entrer dans une ère bien différente et plus proche de l’image que le monde en a aujourd’hui.

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Déjà renouvelée pour une seconde saison, The Naked Director est une vraie pépite qui nous arrive sur Netflix. Subtile récit semi-biographique sur un réalisateur qui a changé la pornographie japonaise, la série va bien au-delà en racontant l’influence de l’industrie sur la société japonaise. Pas seulement sur les consommateurs du genre, mais aussi sur les yakuzas, sur le rapport des politiques à ces biens de consommation et sur la censure qui était encore très stricte. On note surtout l’excellent arc scénaristique autour de Kaoru Kuroki, qui tranche avec la folie du réalisateur, en menant son propre combat entre passion et détermination. Interprétée par Misato Morita que l’on espère revoir très vite dans d’autres films et séries, elle représente cette modernité à laquelle aspirait Toru Muranishi. La série rend un bel hommage à ces deux personnes surprenantes en traitant leurs histoires avec beaucoup de finesse, sans céder à la facilité du vulgaire et de la provocation, et toujours avec un recul intéressant sur les coulisses d’une industrie toujours à la limite de la légalité. Avec une très belle image et une écriture sans faille, The Naked Director est un plaisir à suivre et on a vraiment hâte de voir la suite.

Note des lecteurs2 Notes2.8
4.5
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