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Critique : America Town de Jeon Soo-il

Une balade mélancolique dans les maisons closes de l'armée

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Date de sortie
29/06/2018
Réalisateur
Jeon Soo-il
Pays
Corée du Sud
Diffusion
E-cinema.com
Notre score
4.2

Habitué des films dramatiques, lui qui a fait ses armes à l’Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) en France, Jeon Soo-il faisait son retour en décembre dernier avec America Town, deux ans après son sympathique A Korean in Paris. Disponible en France grâce à E-cinema.com, le film aborde le passé trouble d’une Corée soumise à l’armée américaine, où certaines femmes ont été réduites au rang d’objets au sein de camps militaires.

Depuis la fin de la guerre de Corée au début des années 1950, jusqu’aux années 1980 où le film prend place, de nombreuses « America towns » sont apparues dans les villes coréennes qui accueillaient des camps militaires américains. On trouvait dans ces quartiers essentiellement des clubs destinés à divertir les soldats, qui poussaient les jeunes coréennes à se prostituer. Le film de Jeon Soo-il raconte l’histoire de Sang-kook (Kim Dan-yul), un adolescent passionné de photographie qui développe en secret dans le studio de son père les cliches érotiques des soldats américains du coin, et Young-lim (Im Chae-young), une prostituée dont il tombe sous le charme alors qu’elle venait faire une photo d’identité.

Dramatique, le film s’entoure d’une douce atmosphère mélancolique avec ses couleurs ternes et sa manière de filmer l’innocence du jeune homme qui développe des photos érotiques pour les soldats américains. Dans un rapport de domination entre le coréen et l’américain qui occupe les villes, l’adolescent découvre avec un regard de jeune homme les corps des femmes qui passent leurs nuits avec les soldats, à l’image de cette jeune prostituée qui va venir faire une photo d’identité dans le petit studio du coin. Avec son père en déplacement, l’adolescent fait le travail et tombe instantanément sous le charme de la belle. A tel point qu’il va finir par s’aventurer au-delà de sa rue, vers les clubs et maisons closes qui pullulent autour du camp militaire qui exige du « divertissement » pour ses pensionnaires. Le réalisateur Jeon Soo-il filme avec pudeur le contraste entre l’innocence des uns et la « débauche » devenue caractéristique des années 1980. Ses quelques plans à l’intérieur de bars américanisés où on chante la liberté sur fond d’une bande-son géniale, les autres scènes nous emmènent vers des chambres lugubres où la pseudo-liberté sexuelle devient prison pour des femmes qui se retrouvent soumises par des proxénètes qui fournissent tous les services qu’exigent les soldats. Tout est prétexte à la découverte du désir par un adolescent, avant que tout soit bouleversé à cause d’un certain événement qui plonge le récit dans l’horreur : pas l’horreur cinématographique tel qu’on la connaît, mais celle de ce que l’humain peut produire de pire. Le film nous racontera les « monkey houses » -dont l’origine du nom est aussi glaçant que le reste, des prisons destinées aux femmes victimes de maladies sexuellement transmissibles, où les sévices et les expérimentations vont bon train.

America Town est hautement politique, c’est la confrontation des dominés aux dominants, la soumission de quartiers entiers à un camp de militaires qui stationnent en Corée du Sud, c’est aussi la question du traitement inhumain des femmes victimes des réseaux de prostitution qui se mettaient en place à l’époque sous l’égide de l’armée américaine et du gouvernement. Le sujet est tabou mais le réalisateur aborde véritablement cette question de la prostitution comme arme de domination. Au travers de ces jeunes coréennes qui sont contrôlées par des proxénètes, c’est les femmes en général qui se retrouvent soumises : la prostitution est cachée, elles sont rejetées par les coréens et considérées comme des objets par les américains. Elles rêvent d’un monde meilleur, d’une vie différente, certaines croient aux promesses des soldats qui veulent les ramener aux Etats-Unis avec eux, mais la réalité reste la même. La violence alimente le quotidien, et le regard naïf de l’adolescent devient témoin de la cruauté ambiante.
La photographie qui offre une image désabusée, terne, comme si elle était sans espoirs, raconte ces rêves déchus des femmes rejetées par les deux pays, elle raconte ce regard de l’adolescent qui autrefois porté par ses désirs, va découvrir l’horreur qui se déroule sous ses yeux depuis toujours. Le film n’est pas parfait : America Town souffre de son rythme, mais sa manière de mettre en scène le sujet terriblement sensible de la prostitution et du trafic d’êtres humains organisé par la Corée du Sud et les Etats-Unis pendant des années est d’une douceur assez paradoxale. On le doit certainement beaucoup à Kim Dan-yul, le très jeune acteur au regard innocent, qui apporte une légèreté bienvenue et plus encore, une naïveté qui donne une force considérable à cette descente aux enfers que raconte Jeon Soo-il. Mais il serait dommage d’oublier Im Chae-young, qui en est au début de sa carrière mais qui offre déjà une performance formidable de subtilité et de sincérité. Son rôle est difficile mais elle s’insère avec justesse dans l’imaginaire du réalisateur, profitant de l’ambiance mise en place grâce à la géniale photographie et la bande-son qui alterne entre musiques d’époque et compositions plus modernes.

Imparfait, la faute à un rythme qui peine à prendre dans son premier tiers, America Town séduit par la hauteur qu’il prend en abordant des sujets difficiles, néanmoins passionnants. Les questions autour de la prostitution dans les camps militaires permettent à Jeon Soo-il d’aller un peu plus loin en montrant la complicité criminelle de la Corée du Sud et des Etats-Unis autour du proxénétisme et des trafics qui en découlent. Les thèmes sont durs, le film passe rapidement de la naïveté à la réalité la plus brutale, mais il le fait avec une douceur et une légèreté étonnante alors qu’il raconte la relation innocente entre deux êtres qui n’étaient pas censés se connaître. Le réalisateur manie la caméra avec un style qui lui est propre, profitant des nuits animées des quartiers rouges où l’insouciance des uns fait le malheur des autres.

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4.2
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