Le Festival lumière de Bong Joon-ho

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Nous vous l’avions annoncé ici, cette année Bong Joon-ho faisait partie des personnalités mises à l’honneur à l’occasion du 10e anniversaire du Festival Lumière à Lyon. Celui-ci s’est terminé hier avec une séance du Final Cut d’Apocalypse Now présenté par Francis Ford Coppola, le prix Lumière de cette édition. L’occasion donc de revenir un peu sur la présence du réalisateur coréen et ses propos durant cette semaine de festivité.

 

En premier lieu, les festivaliers ont eu l’occasion de découvrir toute la filmographie de Bong Joon-ho à travers la semaine, notamment son premier film Barking Dogs Never Bite qui était inédit au cinéma en France, ou encore Okja qui n’a bénéficié que de projections grand écran exceptionnelles, étant un film .

C’est donc avec une certaine fierté que le coréen a (re)présenté ses films au public français et est revenu sur l’aventure qu’à pu être Memories of Murder, avec en plus le rebondissement récent dans l’affaire qui l’a inspire, ou sur l’immense succès de Parasite qu’il a encore du mal à réaliser. Malheureusement il est également épuisé par sa tournée de promotion et ses nombreuses sollicitations, et n’a donc pas pu se rendre à toutes les séances qu’il devait présenter, comme celle de Okja ou encore la nuit qui lui était dédié avec les projections successives de Memories of Murder, Mother, Snowpiercer et The Host. Le documentaire Memories of Murder – retour sur les lieux des crimes de Jésus Castro-Ortega, revenant sur l’histoire du film, le cinéaste et sa méthode de travail, aura également bénéficié d’une projection à l’institut Lumière.

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Mais le festival aura été aussi l’occasion pour Bong Joon-ho de mettre en lumière le cinéma coréen qui l’a inspiré, et qui malgré une certaine reconnaissance en Corée du Sud reste très méconnu du public français. Il a donc choisi 5 films l’ayant influencé et leur a permis une visibilité le temps de deux soirs chacun, la plupart du temps en version originale sous titré en anglais (car 3 des 5 films n’avaient bénéficié d’absolument aucune distribution en France depuis leur sortie). Je vais donc vous présenter un court résumé de chacun de ces films afin de peut-être vous donner à vous aussi l’envie d’aller découvrir des trésors cachés du pays des matins calmes.

  • La femme insecte de Kim Ki-young (1972) : Une hôtesse de bar rencontre un homme marié et devient très intrusive dans sa vie, se considérant comme sa seconde épouse. Elle commence donc à envahir sa vie et son foyer. Le film mélange suspense, comique et des scènes plutôt osées pour le cinéma coréen de cette époque.
  • La femme qui poursuit le papillon mortel de Kim Ki-young (1978) : Chez le même réalisateur nous retrouvons ce film qui cette fois parle d’un garçon frôlant la mort après s’être fait empoisonner par une fille à la chasse aux papillons. Déprimé, il se résout à s’ôter la vie quand plusieurs personnes ou éléments surnaturels arrivent dans sa vie. Encore une fois le réalisateur propose un mélange des genres, entre mélodrame, fantastique, film gore…
  • Les gens d’un bidonville de Bae Chang-ho (1982) : Ce film est le seul qui a été introduit par Bong Joon-ho lui-même durant le festival. Il a expliqué que le réalisateur, bien que méconnu en Europe est l’un de ceux qu’il a beaucoup regardé au lycée et qu’il l’a influencé dans son cinéma. Il a présenté le film comme parlant de la classe ouvrière et du peuple à une époque de dictature, avec un peu de Renoir et de Balzac en influences. La séance a été l’occasion aussi d’apprendre que ses réalisateurs français préférés sont Henri-Georges Clouzot, Claude Chabrol et Alain Guiraudie, et que ses 3 films préférés, bien que changeant tous les jours pourraient être Le salaire de la peur de Clouzot (le choc qui lui a donné envie de devenir réalisateur), Psychose d’Hitchcock et La vengeance est à moi de Shōhei Imamura. (Merci à Marc de cinemaccro.com pour le compte rendu de cette séance). 
  • A short Love Affair de Jang Sun-woo (1990) : Film sur un pauvre tailleur qui devient contremaitre dans une usine de la banlieue de Séoul. Bien que vivant avec une femme, il a une histoire avec une collègue. Le film parle de la vie de la classe ouvrière, en marge d’une société en mouvement.
  • To You, from Me de Jang Sun-woo (1994) : Un écrivain raté et accusé de plagiat voit sa vie bouleversée par la rencontre d’une jeune femme. Ce film propose un mélange de fiction, dessin animé, réalité et éléments historiques.
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Bong Joon-ho aux côtés de Bertrand Tavernier pour sa masterclass.

Ensuite, Bong Joon-ho a bien sûr donné la traditionnelle masterclass des invités du festival, durant laquelle il a pu revenir sur sa carrière et échanger avec le public. Il est revenu assez longuement sur Memories of Murder notamment, et sur la capture du tueur en série 30 ans après les crimes. Il a expliqué que désormais nous verrons la scène finale d’une manière différente, mais qu’il ne pense pas tourner de nouvelle fin comme cela a pu lui être suggéré. En effet il aimerait qu’elle reste telle quelle et que les gens voient ce film comme un témoignage d’une époque, une archive. Il a aussi abordé la préparation du film et les moments où il a cru devenir fou après avoir rencontré toutes les personnes ayant participé de près ou de loin à l’enquête. Il a cité les films de Shōhei Imamura (notamment La vengeance est à moi) et de Kiyoshi Kurosawa (Cure) comme sources d’inspiration pour ce premier thriller. Mélangé aux faits divers de crimes terribles et de situation cocasses auxquelles les policiers ont été confrontés (ils sont allés jusqu’à consulter un chaman), cela a donné la comédie noire que nous connaissons.

Le réalisateur a ensuite abordé rapidement le sujet de la liste noire en Corée dont ont fait partie par exemple son confrère Park Chan-wook ou son acteur fétiche Song Kang-ho (cette supposée liste du gouvernement répertorierait tous les artistes sud coréens ayant protesté contre la politique du pays un moment ou à un autre afin de les bloquer dans les financements de leurs projets), mais sans nous en apprendre bien plus.

Il a évoqué ses débuts, à la fin des années 90, en expliquant qu’il avait été aidé par le système de quotas qui protégeait le cinéma coréen contre la puissance du cinéma américain. Il a cité Im Kwon-taek qui était allé jusqu’à se raser la tête à l’époque pour que l’on ne touche pas à cette loi et a salué de nombreux cinéastes français qui avaient signé des pétition en sa faveur, permettant aujourd’hui au cinéma coréen d’avoir dans son pays une part de marché de 50%.

Lorsqu’on lui a posé la question sur sa façon d’écrire, Bong Joon-ho a répondu qu’il partait d’images et de son avant de mettre des mots sur ses idées. Il a d’abord tout dans la tête puis essaye de structurer. Et il dit qu’avec le recul, chacun de ses films est une réaction au précédent. Il a demandé au public d’oublier son premier film, Barking dogs never bite, en disant clairement qu’il ne l’aimait pas. Dans ce film il mettait en scène des petits faits de la vie de manière intimiste (en reprenant même des décors d’un immeuble où il a lui même vécu), et par la suite il a fait Memories of Murder sur une série de meurtres qui a touché tout le pays. The Host était ensuite un récit sans figure maternelle auquel il a répondu par Mother, centré sur celle-ci.

Une question lui a été posée concernant le choix de ses acteurs, et il a déclaré qu’il n’était pas comme les réalisateurs qui font passer des auditions dans une pièce avec des néons, mais qu’il préférait aller voir les acteurs qui l’intéressent dans des pièces de théâtre par exemple pour pouvoir les choisir lui-même (c’est ce qu’il a fait pour Go Ah-sung, interprète de la jeune fille dans The Host).

Quand est venu le moment de parler de la palme d’or de Parasite, Bong Joon-ho a avoué ne pas comprendre le succès du film, et a même demandé au public de lui expliquer pourquoi pour donner de meilleurs arguments dans ses futurs interviews. Il a expliqué avoir vécu beaucoup d’inquiétudes durant la préparation du film avec son équipe, car il trouvait le scénario trop compliqué, ne pensait qu’à ne pas dépasser le budget et doutait beaucoup (il a répété plusieurs fois « Je n’ai aucune confiance en mon talent. »). Il a aussi dit qu’après avoir fait 2 films américains, il a voulu revenir à un film pour les coréens. Il pensait que certaines scènes ne plairaient qu’au public coréen, car il les avait pensé pour eux, mais il a été surpris de voir que le public international riait et avait peur aux mêmes moments, comme si le film était universel. Il a cité deux principales inspirations ici aussi, à savoir La femme insecte de Shōhei Imamura (différent de celui du même titre qu’il avait sélectionné pour sa carte blanche), et La servante de Kim Ki-young (qu’il considère comme son mentor). Il a ajouté que pour lui l’argent est un thème toujours présent dans un film, de manière direct ou indirect, et que quand vous n’avez pas d’argent dans un monde capitaliste vous passez pour un fantôme au sein de la société.

Pour terminer, Bong Joon-ho a dit que les animaux étaient mieux que les êtres humains, qu’il les trouvait apaisants et preuves d’espoir, et que c’est pour ça qu’il y a souvent des animaux dans ses films entre Okja, l’ours polaire dans Snowpiercer ou encore The Host (il considère le monstre comme un animal).

(Merci à Devy Madinécouty pour son aide sur la récolte des propos de la masterclass).

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Bong Joon-ho tendant son prix Lumière à Francis Ford Coppola

Pour finir en beauté son séjour, Bong Joon-ho a rendu hommage à Francis Ford Coppola vendredi dernier, lors de la remise de son prix lumière. C’est non sans une grande émotion qu’il a pris la parole, déclarant que Francis Ford Coppola avait changé l’histoire du cinéma, et qu’il était tout tremblant et honoré de pouvoir s’adresser à lui. Il a expliqué qu’il n’avait pas pu voir Apocalypse Now à sa sortie en 1979 car il était censuré en Corée, et qu’il a finalement pu le voir en 1988 alors qu’il était à l’université. Le film a été in choc incroyable pour lui, et après avoir vu en plus de cela le documentaire sur les coulisses du tournage, avec Coppola déclarant qu’un enfant de 9 ans peut réaliser un film si il le veut, il a trouvé du courage et s’est inscrit au ciné-club de son université pour réaliser son premier court métrage. Il a aussi raconté que pour s’entrainer il faisait des storyboards de films existants, notamment une scène de crime dans Le Parrain.

 

Une belle semaine de célébration du cinéma venu de partout donc, guidée par des échanges entre réalisateurs et acteurs inspirants, et échanges avec le public.