Masterclass avec Ryusuke Hamaguchi, le réalisateur de Senses et Asako

Masterclass avec Ryusuke Hamaguchi, le réalisateur de Senses et AsakoRyusuke Hamaguchi 770x433masterclass avec ryusuke hamaguchi, le réalisateur de senses et asako

Grâce à la rétrospective consacrée à Ryusuke Hamaguchi, le réalisateur de Senses et de Asako I & II qui a lieu actuellement à la maison de la culture du Japon, nous avons découvert Like nothing happened, un des tout premiers films du réalisateur japonais, qui suite à la projection en septembre est venu donner une masterclass intitulée « Du visage à la voix ».

Like Nothing happened date de 2003, lorsque Ryusuke Hamaguchi étudiait le cinéma à Tokyo. Son synopsis : A la mort d’un jeune homme, son frère et quelques amis vont s’efforcer de terminer le film qu’il avait commencé.

Like Nothing happened est lui-même un film étudiant tourné en 8 mm qui n’avait pas vocation a être vu dans une salle sur grand écran, donc le spectateur s’attendant à retrouver la mise en scène soignée et la qualité esthétique de Asako sera vite déçu.

Le film reste un exercice d’étudiant, et intéressera en premier lieu les étudiants en cinéma, les journalistes et peut être les plus grands fans du réalisateur mais assurément pas le public lambda. Vous voici prévenu, alors une fois cette mise en garde faite, qu’avons nous retenu de ce film ? Tout d’abord, le 8mm sur grand écran donne des images constamment floues, et le son est totalement post synchronisé, donc le 1er ressenti est avant tout une frustration de ne pas bien discerner les visages, les comédiens, leur voix dans l’environnement où on était tourné les scènes. Artistiquement on peut comprendre l’usage du 8mm mais techniquement, cela s’avère un choix hasardeux, bien entendu on comprend qu’on se trouve face à une économie de moyen d’étudiant, mais la qualité technique ici ferait passer un film des dogmes de Lars von trier de la fin des années 90 pour du technicolor en comparaison… Entre l’image totalement floue et le son réenregistré, nous ressentons comme un filtre sur le long-métrage le rendant très difficile d’accès malheureusement.

Ok pour la forme mais sur le fond, qu’en est il ? Et bien on ressent une intransigeance de ce jeune auteur, qui veut ne pas prendre le public par la main dans une narration dramatisée, scénarisée, mais qui expérimente, souvent nous laissant à côté et sur une scène ou deux, nous emportant dans une brèche poétique et géniale. Le film ne dure qu’une heure trente huit minutes mais elles sont longues ces minutes, déjà à travers une séquence de match de foot entre les 3 copains, la nuit, on ne discerne que le blanc des chemises, la séquence doit durer quasi dix minutes, et n’en finit pas, tout le film est un peu comme ça. On ne discerne que très mal les lieux, et les intentions des comédiens, comme un joueur du foot qui court vers un but que l’on ne voit pas…C’est quasi agaçant. On comprend cependant qu’un des camarades a trouvé la mort et que les autres vont finaliser son film étudiant pour le diffuser au public.

Hamaguchi nous montre alors le tournage totalement amateur, comme une mise en abimes, et les « maigres » relations qui se tissent entre les personnages. Maigre car les dialogues sont très limités et les personnages n’expriment pas leurs états d’âmes, ils parlent de tout et de rien mais surtout de rien. La 2e partie du film nous dévoile le film étudiant finalisé, et alors nous revoyons les séquences vues lors du tournage sous un angle différent, c’est une très bonne idée, et nous commençons à nous réveiller. Enfin la dernière partie, indiquée par un carton « 1 an plus tard », nous montre le groupe d’amis évoquant une partie de foot comme au début mais nous ne savons pas si nous sommes dans la réalité ou dans le film étudiant… c’est assez bien amené.

Une scène a particulièrement retenue notre attention, dans le monorail de Tokyo, une jeune femme lit des définitions dans le dictionnaire à partir du mot Natsu 夏 qui veut dire été, à son camarade qui ne semble pas l’écouter, le tout filmé à contre jour, la ville (forcément floue) qui défile en arrière plan…. La séquence doit durer entre 5 et 10 minutes, on pourrait aisément se lasser, mais petit à petit le moment de grâce naît, un moment unique qui fait que ce film mérite d’exister. Hamaguchi dira lors de la masterclass que même si certains la trouve sans intérêt, il aimerait recréer une scène aussi réussie dans ses autres films, et on est d’accord avec lui, c’était très beau.

En conclusion, Like nothing happened n’est pas un film de cinéma destiné au grand public, mais l’essai d’un étudiant qui a valeur de montrer les prémices du travail d’un auteur qui évoluera au cours des années, pour devenir d’abord une valeur sûre du cinéma japonais contemporain, avant de sûrement se muer en cinéaste d’envergure mondial dans les prochaines années.

La rétrospective dure jusqu’au 16 novembre à la maison de la culture du Japon à Paris.

Témoignage de Rysuke Hamaguchi disponible sur le site de la mcjp

Mon plus ancien film parmi ceux qui ont été projetés est Like Nothing Happened (2003). J’ai tourné ce court métrage en 8mm, à la fin de mon cursus universitaire, un peu en guise d’œuvre de fin d’études. Pour dire les choses franchement, il y aurait beaucoup à redire sur le plan technique, au point que si je l’amenais à Paris, sans doute que le film lui-même serait surpris tant il jurerait avec les lieux. Pourtant, on peut déjà trouver dans cette œuvre les prémices des éléments que je me plais à répéter depuis dans mes créations. Je pense qu’on peut ainsi y voir combien, malgré ma pauvreté à la fois budgétaire mais également en matière de talent, j’ai tout fait pour imprimer cette notion de « mouvement » sur l’écran.

Pour Like Nothing Happened, je me suis dit : « Je vais juste filmer les êtres et les objets de mon entourage qui me sont chers ». J’ai voulu faire ainsi car, à cette époque où j’envisageais déjà de devenir un réalisateur professionnel, j’ai pensé que je ne parviendrais pas à maintenir ce principe fondamental de simplicité et de naturel dans ma carrière future. Finalement, je suis toujours frappé par la beauté que confère ce principe fondamental à mes films, et je ressens la nécessité impérieuse de toujours chercher un moyen de le préserver. Peut-être faut-il rechercher dans ces œuvres des premiers temps non pas simplement les prémisses de ce qui allait faire Happy Hour ou Asako I & II, mais plutôt ceux dont je n’ai pas encore conscience et qui préfigurent mes œuvres futures. Je serais extrêmement heureux s’il se trouvait des spectateurs qui puissent repérer cette potentialité et m’en faire part.