Critique : Headshot de Pen-ek RATANARUANG

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Headshot est un film qui croit dur comme fer au caractère cyclique de la vie, peut-être à la réincarnation et en tout cas à la réinvention ; au karma, m’a-t-on dit une fois. J’ai tout d’abord eu l’occasion de le voir lors de sa toute première projection française, au Festival de Deauville, et j’en avais gardé le souvenir d’un film étrange qui se saisissait de bonnes grosses conventions et ficelles vieilles comme le monde (meurtre, trahison, femmes fatales, désillusions) pour les tordre dela plus tordue des manières, tout en subtilité et sans qu’on s’en rende vraiment compte, et donner au final une paradoxale impression de renouveau du déjà-vu.

Mais ce qui est vraiment significatif c’est que, tentant par la suite de me souvenir du déroulement de l’intrigue, je me trouvai bien infoutu de remettre les différents segments du film dans l’ordre. Et pour cause, celui-ci est un prisme tourbillonnant où se répondent des échos graphiques et thématiques de façon mi-vaine mi-pleine. Pas mal de plans ou de situations reviennent ainsi à plusieurs reprises, porteurs à chaque fois d’’un sens différent ou mettant en relief des effets de miroir. Le personnage principal du film est affecté d’un trouble étrange qui lui fait tout voir à l’envers ; alors qu’il avait passé la première moitié de sa vie à envisager le monde avec le sol en bas et le ciel en haut, le voilà forcé de changer radicalement sa perception de son environnement : de la curiosité médicale à la doctrine spirituelle, il n’y a qu’une parabole à franchir.

Cet anti-héros (il ne pouvait de toute manière être qu’anti) traverse Head Shot comme une balle lui traverse la tête au début du film, mais aussi comme on traverse ses différentes vies, et on le voit ainsi changer de rôle et de look trop souvent pour que cela soit anodin : tour à tour chevelu puis chauve, porteur de lunettes ou non, flic puis taulard, idéaliste puis désabusé, faux moine puis vrai moine, il semble tâtonner dans ses existences à la recherche de son identité comme un aveugle tâtonne dans le noir à la recherche de son chemin – ce qu’il fait également au sens propre. La récurrence du bouddhisme dans l’intrigue apporte également un éclaircissement quant au sens de la trajectoire de ce personnage qui, comme le Bouddha Gautama, explore les extrêmes avant de trouver l’illumination et l’apaisement dans la voie du milieu.

Si le film en lui-même préfère tisser avec ses extrêmes par le biais d’une temporalité jouant au ping-pong plutôt que de les laisser se succéder, il semble lui aussi à la recherche d’une certaine forme de Nirvana qui conjuguerait la morale et l’amoral, la violence et la contemplation, l’auteur et le grand public. Faut pas rêver, on n’atteint pas l’illumination aussi facilement que ça, et Head Shot ne reste qu’un film qui transcende un peu son genre sans transcender son médium (mais c’est déjà cool, hein). Il a en tout cas pour lui le caractère lancinant de sa fuite en avant, qui colle longtemps à la peau, le charisme de son acteur principal et sa bizarrerie ambiante, comme une forme de décalage constant avec la réalité ; sa force tranquille est de ne pas chercher à exacerber sa singularité tout en l’assumant de bout en bout. Pour en avoir fait l’expérience, le conseil que je vous donnerais en tant que bon copain est de ne surtout pas dire non à une seconde vision, quoi que vous ayez pu penser de la première. Il est de ses films, et ils ne sont pas si nombreux, qui gagnent à être revus non pour des raisons de complexité mais pour une question de spiritualité. Le revoir, c’est lui offrir une seconde chance, une seconde vie, un second regard, et c’est bien là tout son propos.