Critique : Le soleil se lève aussi de Jiang Wen

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1.5

Le Soleil se lève aussi est du genre à diviser les gens, voire peut-être à les pousser à s’insulter en mandarin autour de grands sujets comme la beauté, la poésie et leur autosuffisance éventuelle au cinéma. Parce que voilà, le second film de Jiang Wen en tant que réalisateur est de ceux dont les gens ressortent en disant « Oulàlà dis donc, j’ai pas tout compris, mais qu’est-ce que c’était joli ! » Cette attitude peut avoir plusieurs fondements : la peur de passer pour un con qui n’aime pas ce qu’il ne comprend pas (le point Godwin n’est jamais loin), l’envie de souligner qu’on vient d’être confronté à une œuvre dont la forme importe plus que le fond, ou tout simplement le besoin sincère d’exprimer un coup de foudre esthétique. Dans tous les cas, l’idée de base consiste à soutenir plus ou moins directement que la complexité d’un film n’est pas un handicap si celle-ci est compensée par un soin tout particulier apporté à sa mise en scène, voire que cette complexité est en réalité volontaire et tend à atteindre une certaine forme de poésie visuelle. C’est un point de vue comme un autre, relativement respectable, mais ce n’est pas le mien.

Le Soleil se lève aussi est à mon sens un truc bancal et plutôt fumeux, recouvert d’une patine de poésie à deux balles destinée à faire tenir le tout ensemble à condition qu’on n’aille pas trop gratter pour voir si oui ou non il y a quelque chose de solide en-dessous. Jiang Wen nous propose un film en 4 segments bien distincts, dont les deux premiers semblent indépendants avant de se rejoindre dans le 3e, tandis que l’ultime chapitre a pour fonction de nous fournir quelques obscurs éclaircissements (l’oxymore est volontaire) sur deux ou trois questions qui étaient jusque-là restées en suspens. Les personnages principaux de ces histoires sont donc une mère sombrant dans la folie et son fils, un professeur en exode rural forcé avec sa femme, une infirmière volage et un cuisinier guitariste incarné par le toujours excellent Anthony Wong, qui apparaît en poussant la chansonnette dans la meilleure scène du film. Celle-ci est d’ailleurs découpée de manière très nette dans la narration, tout comme plusieurs autres séquences, dans un montage qui laisse à penser que Jiang Wen propose à son spectateur de se découper le métrage en tableaux, sans l’assumer complètement pour autant.

Le vrai gros problème de Le Soleil se lève aussi, c’est qu’il pue la pose, et qu’on y détecte que trop rarement de l’honnêteté. On sent à l’excès dans les plans de Jiang Wen la volonté finalement très artificielle d’accéder à la transcendance, mais c’est cruellement ignorer que la transcendance est comme le cool : pour l’atteindre réellement, il faut surtout ne pas le rechercher. En conséquence, là où des plans formellement intéressants (des habits flottants sur une rivière, une main derrière un drap, deux chamelières dans le désert, ce genre de choses) sont sans doute censées s’emplir de sens, elles ne restent ici que des coquilles vides, terrassées par la trop bonne volonté de leur créateur. Rien n’éclot vraiment dans ce monde de préfabriqués dont les interconnexions auraient pourtant pu ne pas manquer de charme, et on reste au final complètement extérieur au symbolisme de Jiang Wen. Alors qu’on se retrouve coincé entre le désir de suivre de manière rationnelle le cours sinueux de sa narration et celui de s’abandonner complètement à ses images, Le Soleil se lève aussi n’est en mesure de satisfaire aucune de ces deux optiques, et se vautre donc d’une manière assez agaçante. Lorsqu’on en arrive à l’ultime plan, pourtant mignon, on n’est plus en état d’apprécier quoi que ce soit. Un comble.

Ce qui est flippant, c’est que le succès critique apparent de Le Soleil se lève aussi pousse à croire qu’on peut faire à peu près n’importe quoi sans y mettre la moindre goutte d’âme ou de sens et parvenir à être adoubé en tant qu’esthète et génie de l’image à condition de soigner suffisamment son look. Introduisez là une folle qui dit de la merde, un type un peu excentrique qui joue de la trompette et devient soudainement dramatique, un gosse victime de l’isolationnisme qui se met à briller par sa naïveté et une bourrasque de vent qui soulève une tente, et les gens vous trouveront génial sous peine de passer pour des abrutis. C’est là une bien désolante et pompeuse philosophie du cinéma, où le plastique supplante l’humain tout en faisant mine de le célébrer.