Critique : Vers l'autre rive de Kiyoshi Kurosawa
4.0Note Finale
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L’histoire : En plein cœur du Japon, Yusuke convie sa compagne Mizuki à un véritable périple à travers les villages et les rizières. A la rencontre de ceux qu’il a croisés sur sa route depuis ces trois dernières années, depuis ce moment où il s’est noyé en mer, depuis ce jour où il est mort. Pourquoi est-il revenu ? Que veut-il confier à Mizuki avant son départ ?

 

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Kiyoshi Kurosawa revient aux histoires de fantômes après son étonnant parcours initiatique à Vladivostok avec Seventh Code l’année dernière qui n’est pas sorti chez nous, et qui en toute honnêteté n’est pas à ranger de sa vraie filmographie (au vu du résultat), et surtout car il s’agissait d’une commande de clip pour une chanteuse japonaise qui s’est transformé en film.

Vers l’autre rive, adapté Kishibe No Tabi de Kazumi Yumoto, pourtant, relève aussi d’une forme de parcours initiatique, non pas d’une jeune japonaise perdue dans une ville de Russie, mais d’une veuve dont l’esprit du mari va l’inviter au voyage, à découvrir sa vie de fantôme depuis les trois dernières années… Ensemble, ils vont parcourir le Japon, retrouver les personnes que Yusuke (Tadanobu Asano) a croisées durant tout ce temps et s’inscrire dans leurs histoires.

Dans ce film étonnant, Kurosawa s’éloigne complètement du fantastique à visée de peur pour un fantastique de la normalité, uniquement à but métaphorique, que le personnage de Yusuke incarne un fantôme ou pas, dans le traitement cela ne change pas grand chose. Le personnage n’a aucun attribut du fantôme de sens commun, il « vit » normalement en faisant les choses les plus communes comme manger ou mettre son pyjama pour se coucher… Le fantôme se trouve ici complètement « humanisé », normalisé, et donc il ne faut pas s’attendre à trouver du frisson comme dans beaucoup des précédents films de Kurosawa (Real, Kairo, Cure).

Vers l’autre rive ressemble plutôt à une pièce de théâtre, avec différents actes bien définis, à chaque fois que Yusuke et Mizuki (Eri Fukatsu) arrivent dans une nouvelle ville et retrouvent les relations de celui-ci, un nouvel acte se dessine. Le couple appréhende la situation de ces personnes, et se confronte à l’histoire de fantôme du coin. Yusuke et Mizuki aident l’esprit qui ne souhaite pas totalement disparaître, à le libérer pour qu’il traverse et parvienne à « l’autre rive », c’est à dire l’au-delà.

Ces actes ressemblent un peu aux chapitres de Shokuzai, en plus courts évidemment, et ce procédé permet de renouveler le suspens à chaque nouvelle étape. Le suspens repose non pas encore une fois sur l’épouvante, mais bien sur les relations humaines, est ce que le fantôme va-t-il trouver la paix, ainsi que les membres de la famille restants ?

 

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A travers ce voyage, Yusuke et Mizuki vont aussi pouvoir faire évoluer leur relation, des questions étaient restées en suspend depuis la mort du mari, avec son lot de secrets et de non-dits, que le couple va s’efforcer de mettre à plat, apportant une certaine émotion. Kiyoshi Kurosawa évoque le fait d’accompagner un proche dans la mort, et tout ce que cela provoque, les souvenirs, la vie partagée, les désirs contraints. Dans le film, le traitement de la mort ne correspond pas à un traitement occidental, mais à une vision bien japonaise, Kurosawa parle de l’esprit qu’il différencie complètement du corps, le fantôme se sert de son corps exactement de la même façon que lorsqu’il était vivant, car c’est l’esprit qui pilote une sorte de corps /machine outil.

Kurosawa avec Vers l’autre rive réalise donc une œuvre plus philosophique, tutoyant aussi la métaphysique, Yusuke évoque la naissance et la mort de l’univers, comme la naissance et la mort de toute chose, de tout être, donnant à réfléchir sur la condition des Hommes sans être nihiliste. Kiyoshi Kurosawa se déporte d’un cinéma commercial pour aller vers un cinéma très personnel, celui d’un auteur qui façonne à chaque nouveau film, sa façon propre de s’exprimer en traitant parfois le même sujet, ici Vers l’autre rive répond à Real, où un couple était séparé par le coma, et se réunissait pour affronter un monde fantasmagorique, empli de secrets du passé.

Dans Vers l’autre rive, aucun artifice ni effet spéciaux, on n’est très loin de la fin étonnante et déstabilisante de Real, les effets de mise en scène sont contenus au strict minimum de la grammaire de Kurosawa : du vent, quelques effets de lumière, des lieux abandonnés, et c’est à peu près tout, le naturalisme selon le maître japonais. Kurosawa a par ailleurs obtenu le prix de la mise en scène un certain regard à Cannes en 2015.

 

En conclusion, le film de Kiyoshi Kurosawa apparaîtra dans sa première demi-heure assez distancier, et déstabilisant, car ne s’agissant pas du tout d’un film d’épouvante avec des fantômes, mais une fois le schéma narratif ancré, on se laissera porter par ce voyage philosophique, par la poésie froide que dégage la mise en scène du réalisateur, et par les histoires simples et touchantes des personnages rencontrés au fil de ce long chemin. Kurosawa nous emmène vers une pensée presque bouddhiste, avec différents niveaux d’élévation de l’esprit pour atteindre la paix et la libération. Vers l’autre rive interroge de façon originale notre relation à la mort, et restera sûrement comme une œuvre importante, un pivot dans la carrière du réalisateur.

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