Ozu, ça peut faire un peu flipper. Des films qui ont minimum 50 ans, tout en plans fixes, dans lesquels on discute plus qu’on agit, ce n’est pas forcément ce qui se fait de plus bandant pour pimenter l’été. Pourtant, si ces réticences sont sommes toutes assez légitimes, il serait dommage de les laisser vous empêcher de vous engouffrer cet été dans une ou deux salles de ciné pour profiter de la ressortie de 3 films d’Ozu, restaurées comme il se doit et tout le tintouin. Il s’agit de son tout premier film parlant, Le Fils unique (1936), de son film le plus connu, Voyage à Tokyo (1953), et de son ultime film, Le Goût du saké (1963). De quoi se faire facile un sympathique grand écart d’une trentaine d’années, qui permet de visualiser assez clairement ce qu’est le cinéma d’Ozu : un instantané aigre-doux du fossé générationnel et, à travers lui, de l’évolution de la société japonaise à hauteur d’individus.

Sans aller jusqu’à vous pousser à consommer de l’alcool (car l’alcool, c’est le mal, rappelons-le), je me dis qu’une légère ébriété ne serait pas forcément une mauvaise idée pour aborder les films d’Ozu – surtout Le Goût du saké, cela va de soi, d’autant que le réalisateur lui-même avait la réputation d’être un buveur de compétition. Car pour apprécier Ozu, il faut, quelque part, s’abandonner au vide, et cesser d’attendre que l’histoire commence. Il faut embrasser la lenteur, savourer les soupirs, écouter les silences et ne pas chercher à décrypter les dialogues ou à lire entre les lignes. Après tout, le contemplatif, ça se contemple, et puis c’est tout. Si l’œuvre d’Ozu a bel et bien un propos, il est plus à saisir dans le recul de la vue d’ensemble que dans les menus détails.

Dans Le Fils Unique, une mère célibataire rend visite à son fils adulte pour lequel elle a tout sacrifié et découvre que sa vie n’est pas aussi idéale qu’elle avait espéré. Derrière les comportements très respectueux de l’un et de l’autre, on devine la honte du fils et les regrets amers de sa mère. Dans Le Voyage à Tokyo, des parents rendent visite à leurs enfants adultes et se rendent rapidement compte que ceux-ci n’ont finalement que peu de temps à leur consacrer et tentent de se les refiler comme des boulets trop encombrants pour la vie urbaine. Dans Le Goût du saké, enfin, un père célibataire songe à marier sa fille adulte, pense à sa femme défunte et va régulièrement boire avec ses collègues et de vieilles connaissances. Pour oublier, pour rigoler, pour discuter. Et c’est à peu près tout. Chez Ozu, on ne meurt pas assassiné, on ne trompe pas son conjoint, on ne se suicide pas. On vit ses passions au ralenti, au rythme de la vie ; on filme plus les échos que les éclats.

Si vous ne devez aller en voir qu’un, privilégiez Le Goût du saké, qui est le plus rythmé et le plus drôle. Ozu, quoique toujours empreint de la tristesse qui le caractérise, s’y fait extrêmement tendre et distribue à tout va, au milieu des vapeurs d’alcool, beaucoup d’amour. Le risque, bien, sûr, c’est de finir complètement désespéré et dépressif latent, parce que, même si ce cher Ozu donne dans la douceur et la subtilité, son constat semble toujours être le même : les temps changent et finiront forcément par vous laisser sur le carreau, à la traîne, comme une vieillerie encombrant les générations pour lesquelles vous avez trimé ; il ne vous restera alors plus qu’à vous retrouver entre vieux débris pour vous bourrer la gueule avant de finir irrémédiablement seul afin de laisser vos héritiers discuter avec un pragmatisme sec du partage de votre héritage, qui ne sera que matériel et certainement pas spirituel – spiritueux, à la limite.

Ce constat est bien sûr à la fois d’une cruauté et d’un réalisme terrible, et la galerie de personnages d’Ozu est pleine de ratés, de pauvres hères qui ont l’impression d’avoir tout raté ou bien –pire encore- qui subissent les foudres silencieuses de leur entourage. Les couples y ont souvent l’air peu épanouis, les parents sont des poids morts pour leurs gosses, les gosses sont des déceptions pour leurs parents, et les seuls sur lesquels le consensus est à peu près positif sont les morts. Tout ceci est glaçant, mais, et c’est bien là la portée réelle du cinéma d’Ozu, les choses se passent avec un tel naturel qu’il est presque possible de les rater. Car, ici comme dans notre réalité quotidienne, les ressentiments ne sont pas tant des faits que des états, et un état, ça se constate à la longue, par les dialogues et les attitudes plus que par les gestes brusques. Voici, en un mot comme en cent, la clé à utiliser pour comprendre comment aborder les films d’Ozu : c’est un cinéma de l’être plus qu’un cinéma du faire. Allez voir.

Critique : Voyage à Tokyo de Yasujiro OZUTokyo monogatari poster 2 voyage à tokyo
Voyage à Tokyo de Yasujiro OZU
Synopsis :
Un couple âgé entreprend un voyage pour rendre visite à ses enfants. D'abord accueillis avec les égards qui leur sont dus, les parents s'avèrent bientôt dérangeants. Seule Noriko, la veuve de leur fils mort à la guerre, trouve du temps à leur consacrer. Les enfants, quant à eux, se cotisent pour leur offrir un séjour dans la station thermale d'Atami, loin de Tokyo...
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Une réponse

  1. neo_edo

    Désolé d’être aussi cru, mais je crois que tu es réfractaire à Ozu et que tu passes à coté… Mais je comprends, c’est un cinéma pas forcement abordable.

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