Critique : Love Exposure de Sion Sono
4.5Note Finale
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Honnêtement, les mecs qui ont décidé de sortir il y a un peu moins de deux semaines Love Exposure en DVD sont des grands malades. De base, le public français susceptible d’acheter des films japonais doit être assez restreint, et les ¾ de celui-ci doit surtout être client de Miyzaki. Sortir du Sono Sion en France, c’est déjà un geste un peu audacieux, même si l’accueil critique est généralement au rendez-vous pour le fameux cinéaste au chapeau. En revanche, sortir un Sono Sion de près de 4h (sans compter les scènes coupées), ça ressemble à du suicide – ou alors je sous-estime vraiment beaucoup les chiffres. Love Exposure : 4 heures de sang, de secte, de délinquance, de blasphème et de petites culottes. Les mecs sont des oufs.

Fait amusant : le scénario de Love Exposure faisant plus de 300 pages de long, certains des acteurs qui jouent dans le film ne se sont même pas fait chier à le lire en entier. Quand on regarde le making-of du film, d’ailleurs, on peut voir Sono Sion lui-même s’inquiéter assez lourdement du trop grand nombre de scènes que comporte son film, sans pour autant envisager d’en supprimer ou de raccourcir la chose. Interrogé le dernier jour du tournage, il avoue même à la caméra, en proie à un doute enfumé et visiblement douloureux, qu’il n’est toujours pas sûr d’avoir bien fait de réaliser Love Exposure. Et pour cause, le truc est ambitieux, puisqu’il s’agit tout à la fois d’un teen movie, d’une comédie absurde érigeant le voyeurisme en nouvel art urbain, d’un traité social sur la démission parentale au Japon, d’un avertissement (facile) contre les fanatismes, et de tout un tas d’autres choses, qui se téléscopent avec une cohérence tout à fait remarquable.

On connaît surtout Sono pour sa dépresSion, son gore, sa violence et sa vision sans concession de la société japonaise, mais avec Love Exposure, on le découvre subitement grand romantique, limite tendance petite fleurs et licornes arc-en-ciel. Après tout, ce qu’on trouve vraiment au cœur du film, c’est une quête amoureuse tout ce qu’il y a de plus chevaleresque, animée par une foi inébranlable en l’âme sœur. Evidemment, comme Sono Sion reste un mec un peu excentrique, son preux chevalier part à la recherche de l’amour en photographiant des petites culottes et le découvre en se déguisant en Sasori, mais cette décontraction de façade ne dément jamais la sincérité du réalisateur : après Love Exposure, il est impossible de prétendre que Sono Sion est un mec désabusé qui ne croit en rien.

Pourtant, et c’est là que ça devient génial, Love Exposure n’est jamais lourd, car il est teen. Ici, les adultes sont tous des cons, et seuls les ados ont l’énergie, la motivation et la candeur nécessaire pour sauver le monde. La ville, les religions, les lois ne sont rien d’autre que de vastes terrains de jeux propices à la création de nouveaux mythes populaires ou à la résurrection de vielles figures d’exploitation (la femme-scorpion, le jeune prodige du kung-fu) sans lesquelles on se ferait décidément bien trop chier. Ce qui est génial, et profondément galvanisant, c’est que, même s’il a été pondu dans la douleur, tout Love Exposure est habité d’un enthousiasme et d’une vitalité juvénile hautement communicatifs. On y avance à un rythme qui ne connaît aucun répit, porté par la cadence d’un Boléro de Ravel toujours aussi imparable ou au son de petites guitares funky doucement ironiques, guidé par les voix off de personnages qui nous racontent des histoires toutes plus horribles les unes que les autres et que seule la science du montage, du découpage et de la mise en scène de Sono Sion parviennent à désamorcer miraculeusement. En contrepartie, lorsque ce dernier décide que le drame doit nous frapper la gueule, il ne fait pas les choses à moitié, et fait mouche à tous les coups. Qui aurait cru que c’est un japonais qui nous remettrait du cœur dans la bite ?

Love Exposure est un grand film parce qu’il est à la fois simple et complexe, extrêmement grave dans le fond et léger dans la forme, jamais naïf dans sa candeur, et mature sur son adolescence ; c’est un grand film parce que Sono Sion, pendant 4 heures, se bat sans relâche pour qu’il n’en soit pas autrement, que tout tienne la route et que rien ni personne ne se casse la gueule. Il est même si grand qu’on s’imagine presque pouvoir bouffer les 2 heures excédentaires coupées au montage sans trop de peine, c’est dire. On savait déjà que Sono Sion était un réalisateur intéressant, voire passionnant. Avec Love Exposure, on peut être sûr que le mec est tout simplement un génie qui en encore sous la pédale, surtout lorsqu’il se donne la peine de souffrir pour son art. Pris à côté de films aussi pesants (puissants, mais pesants) que Guilty of Romance ou Himizu, on retiendra surtout de Love Exposure qu’il est paradoxalement à la fois l’œuvre la plus complète et la plus légère de Sono Sion. Il faut tout simplement le voir pour le croire.

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