Ce vendredi 9 novembre 2012, s’est tenu un forum de discussion sur le cinéma coréen en présence de plusieurs spécialistes de l’industrie : Tony Rayns (critique et programmateur de festival), Dongjin Oh (président du festival international de musique et du film de Jecheon), Chan-il Jeon (programmateur pour le festival international du film de Busan), Mark Morris (professeur à l’université de Cambridge), Jin-hee Choi (enseignante au Kings College de Londres), Youngjin Kim (enseignant à l’université de Myongji), Hye-ri Kim (journaliste pour Cine 21) et Jegy Ra (journaliste pour le Korea Times).

Quatre thèmes principaux ont été abordés :

1) le rôle et l’importance croissante des festivals du film en Corée du Sud

2) les différences de réception des films coréens par les publics national et étrangers

3) les tendances en termes de thèmes et genres

4) la politique de promotion internationale du cinéma national du gouvernement coréen.

 

La place des festivals du film en Corée du Sud

Chan-il Jeon a d’abord répondu à la critique commune qui dit que les festivals du film ont un rôle de promotion internationale marginal. En effet, de plus en plus ceux-ci sont des tremplins de plus en plus solides vers un succès commercial.

Certes, les deux films coréens en compétition à Busan en 2011, Choked (가시) de Kim Joong-hyun (김중현) et The Passion of a Man Called Choe Che-u (동학, 수운 최제우) de Stanley Park (박영철), n’ont amassé respectivement que 1,34 et 2,06 millions de won au box office coréen. Mais, en dehors de cette compétition, une grande partie des succès commerciaux sont également invités. C’est le cas de Masquerade (광해, 왕이 된 남자), qui a reçu une solide promotion au festival et a désormais largement dépassé les 10 millions d’entrées. Ainsi le festival se veut aussi une plateforme pour soutenir le succès commercial des films, de tous genres.

Dongjin Oh a ajouté que les festivals du film coréens faisaient beaucoup d’efforts pour travailler avec les distributeurs pour assurer le succès commercial des films présentés. Le problème étant que l’oligopole (CJ E&M, Showbox/Mediaplex, Lotte Entertainment) met la pression pour que leurs films commerciaux soient sélectionnés. Mais, le rôle des festivals est aussi d’amener les films à plus petit budget auprès de l’audience coréenne et de diversifier le paysage de la distribution cinématographique. Cela fait 15 ans que ces efforts ont été entrepris.

 

Les disparités de réception des films coréens en Corée et à l’étranger

Youngjin Kim, qui écrivait pour Cine 21 dans ces débuts, a ouvert le débat avec un cas particulier. Il a présenté son désaccord avec les médias de masse sur la qualité du film The Thieves (도둑들), ajoutant à cela un anecdote selon laquelle Chan-wook Park aurait dit – lors d’un déjeuner – à Dong-hun Choi qu’il ne devait pas s’étonner de la critique amère du journaliste. Néanmoins, il lui trouve une fin dramatique plutôt intéressante, rompant avec les classiques : trahisons en tout genre, morts et nécessité de se cacher pour les voleurs (exemple de Jeon Ji-hyun). Mais, de manière générale, c’est une histoire qui suit les goûts de l’audience coréenne, tout en se différenciant du le modèle hollywoodien. Le film est très rationnel, et les scènes d’action avec Yoon-seok Kim – qui pourraient paraître moindre pour une audience occidentale – sont extrêmement nombreuses. Il s’est étonné enfin de l’universalité du film qui a reçu une très bonne réception auprès du public étranger, qui est habituellement celle dévolue au cinéma hongkongais.

Hye-ri Kim de Cine 21 a conclu en précisant que nous sommes dans une période excellente en termes de box office. Il s’est élevé à 1,1 milliard de dollars en 2011 avec 159 millions de tickets vendus, soit +8,7% par rapport à 2010 !

 

Les évolutions thématiques des films coréens

Hye-ri Kim a d’abord expliqué qu’il y avait deux tendances en termes de films sortis en salles : 1) les films provocateurs qui remettent en question les institutions: Unbowed부러진 화살, Silenced도가니, Moby Dick모비딕, et 2) les remakes de films des années 1940/50 (exemple de The Housemaid하녀en 2010). L’audience des films a aussi vieilli, ce qui fait que les films s’inscrivent dans une logique de succès basées sur la remise en question et la nostalgie, bref un regard porté sur le passé. Tous ces films font rire ou pleurer sur des sujets liés au passé national, mais rien par portant sur l’avenir.

En cette fin 2012, nous sommes dans une période précédant les élections présidentielles de décembre. Il y a beaucoup d’incertitudes, et le succès de The Thieves est probablement lié à ce besoin collectif de s’immerger dans du pur divertissement pour dépasser ces inquiétudes. L’été chaud et humide que nous avons eu cette année en Corée a peut-être aussi expliqué un nombre d’entrées croissant. Masquerade adresse quant à lui un message politique plus direct en posant la question du dirigeant que nous voulons pour notre pays, avec humour bien sûr.

Dans les années 1990 et 2000, les films coréens réussissaient à mêler succès commercial et esthétique. Désormais, une scission est apparue entre les deux aspects, même si certains réalisateurs tentent de les concilier via diverses collaborations.

 

Les politiques de promotion internationale du cinéma coréen

Jegy Ra du Korea Times (Hankook Ilbo) a d’abord fait remarquer que lorsqu’il parlait du cinéma coréen avec un étranger, on lui demandait d’abord s’il connaissait Ki-duk Kim, à la manière selon laquelle il demanderait à un chinois s’il connaissait Zhangke Jia… Il est difficile de rencontrer une audience non asiatique intéressée par le cinéma coréen, et ceux qui le sont ont déjà une préférence pour certains thèmes, et donc il est relativement aisé pour des distributeurs de trouver un public pour ce genre de films. Par ailleurs, les festivals sont les principaux vecteurs de promotion auprès des publics étrangers, et comme ceux-ci sont très largement focalisés sur des films artistiques, le public occidental tend à mieux connaitre ceux-ci.

Cela explique les limitations  pour les films commerciaux de trouver des canaux de distribution, et les efforts de collaboration avec les industries locales sont donc nécessaires. Le nouveau film de Joon-ho Bong, Snow Piercer (2013), avec Kang-ho Song, est par exemple une collaboration entre la Corée, la France et les Etats-Unis, avec financement des trois pays, et une histoire basée sur une bande dessinée française, Le Transperceneige de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette. Le gouvernement coréen développe les initiatives pour soutenir les collaborations avec des entreprises étrangères : par exemple, l’an dernier, le KOFIC a payé une prime aux distributeurs étrangers qui achetaient des films artistiques/indépendants coréens.

Tony Rayns a conclu sur une note relativement pessimiste en affirmant que l’essentiel de l’industrie était dominé par Hollywood, et que rares étaient les films non-américains qui trouvaient une distribution internationale : quelques films britanniques, parfois australiens, canadiens, français, voire italiens et allemands. En ce qui concerne le cinéma asiatique, le seul réel succès international fut Crouching Tiger, Hidden Dragon, mais qui est en fait un film américain (financé par Sony Pictures/Columbia). L’intérêt pour Ki-duk Kim en Europe n’a rien de rationnel et constitue peut-être un biais pour le succès du cinéma coréen.

 

Quelques questions du public, dont la mienne, ont poursuivi le débat :

1)      Trois des réalisateurs coréens les plus influents ont fait leur début à Hollywood avec des films en langue anglaise en 2011. Pensez-vous que cela puisse bénéficier au cinéma coréen grâce à la reconnaissance qu’ils pourraient acquérir là-bas ?

Tony Rayns: Malheureusement, hormis le film de Joon-ho Bong qui est au final produit par une société coréenne (CJ E&M), les autres (ceux de Chan-wook Park et Ji-woon Kim) risquent d’être de terribles flops au box office. La domination d’Hollywood par les financiers a fait disparaitre toute cinéphilie et sensibilité aux talents de chacun.

Hye-Ri Kim: C’est une réalité déprimante, oui, ce qui a obligé les réalisateurs à compromettre leurs personnalités pour diriger des films avec un intérêt moindre que ceux qu’ils auraient pu faire en Corée du Sud. Chan-wook Park a d’ailleurs clairement exprimé son désir de quitter Hollywood au plus vite.

Chan-il Jeon: Malgré l’inconfort que les réalisateurs coréens peuvent ressentir à Hollywood, les possibilités qui leurs sont offertes là-bas sont bien plus larges qu’en Corée, comme travailler avec des acteurs internationaux reconnus, tels que Nicole Kidman. Par ailleurs, le fait qu’ils aient pu  terminer leurs films est un grand pas dans leur carrière !

 

2)      Quels sont les dispositifs du festival de Busan pour soutenir les films indépendants asiatiques ?

Chan-il Jeon: L’Asian Cinema Fund est dédié aux jeunes réalisateurs asiatiques qui font leurs débuts, pour toute le continent. Les jeunes réalisateurs occidentaux ne peuvent pas postuler.

 

3)      J’ai été introduit au cinéma asiatique en regardant des films à la télévision. Qu’en est-il de l’état de cette distribution sur le petit écran, notamment au Royaume-Uni ?

Tony Rayns : Dans les années 1980, la BBC (qui n’avait alors qu’une chaine) diffusaient des films asiatiques en soirée le dimanche soir. Avec l’introduction de Channel 4 puis d’une deuxième chaine de la BBC (BBC TWO), il pouvait y avoir trois films asiatiques diffusés par semaine au total. Désormais, ce n’est plus qu’un seul, au maximum. Beaucoup de chaines ne diffusent pas de contenus audiovisuels asiatiques du tout. En France, il y a ARTE qui est plus proactif en ce domaine.

 

4)      Quelle est la représentation du cinéma étranger au box office coréen ? Qu’en est-il en termes de coproductions ?

Hye-Ri Kim : En dehors de films coréens, ce sont surtout des films américains. Le reste représente seulement 1,5% de part de marchés. Avant il y avait quelques films hongkongais, mais cela est devenu assez marginal. Au niveau des coproductions, elles se multiplient. Un des projets les plus marquants récemment, est la coproduction avec la Chine, pour un remake de Untold Scandal (스캔들 – 조선 남녀 상열지사, 2003), basé sur le roman français, Les Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos : Dangerous Liaisons (危險關係) de Jin-ho Hur (허진호). Mais, en général, il s’agit juste de collaboration sur divers aspects du film, et non pas directement lié aux talents ni au scénario.

Chan-il Jeon : L’essentiel des coproductions sont avec le Japon et la Chine. Mais, il n’y a pas encore eu vraiment de succès, et nous sommes en recherche d’un modèle économique à succès pour les coproductions. La part de marché du cinéma national en Corée est tout de même un fait plutôt anormal et surprenant…

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