Dans le cadre de la semaine de rétrospective dédiée au réalisateur coréen Kwon-taek Im, une masterclass a été organisée en sa présence, le jeudi 25 octobre au sein des locaux du British Film Institute (BFI), puis une session de questions-réponses suite à la projection du film Chunhyang, le samedi 27 octobre.

Après être revenu sur l’histoire du réalisateur, Tony Rayns a ensuite présenté quatre extraits de certains de ses films les plus connus : Surrogate Housewife, Come Come Upward, Son of the General et Sopyonje, auquel nous ajoutons Chungyang – film de clôture discuté en clôture de cette rétrospective.

Kwon-taek Im est né à Jangseong, Jeollanam-do et a passé son enfance dans le Gwanju, pendant l’époque coloniale sous occupation japonaise. Puis, dans les années 1960, il a débuté sa carrière dans le cinéma sous un régime autoritaire.

Tony Rayns: Comment le fait d’avoir grandi dans un tel contexte a-t-il pu orienter votre carrière à ses débuts ?

Kwon-taek Im: En 1956, lorsque j’ai débuté dans le cinéma, ce n’était que pour subvenir à mes besoins. Le réalisateur Jeong Chang-hwa (Five Fingers of Death, 1972) me proposa repas, logement et travail comme assistant de production. J’avais peut-être du talent, car après cinq ans comme assistant réalisateur, je réalisai mon premier film (Farewell to the Duman River, 1962) qui, par hasard, devint un grand succès !

J’ai par la suite réalisé une cinquantaine de films, qui ne sont que de pauvres exploitations commerciales. Malheureusement, 17 de ces films ont été conservés ! Je ne cherchais pas à faire de bonnes réalisations. Je n’avais aucune éducation, j’ai juste appris sur le tas, et en regardant beaucoup de films français et américains. Parfois, je regardais la télévision, et après un moment d’hésitation, je me rendais compte que j’avais réalisé le film qui passait… J’ai fait de mon mieux pour pouvoir survivre en tant que réalisateur (8 films par ans en moyenne avant 1980 !), mais je souhaiterais quand même pouvoir effacer ses films de mon parcours.

Tony Rayns: Effectivement, lorsque je suis allé voir « Duman River » à Séoul il y a quelques années de cela, Kwon-taek Im m’avait bien fait comprendre que je ne devrais pas perdre mon temps avec un tel film.

La discussion se poursuivit ensuite autour de quatre extraits de films, auxquels nous ajoutons Chunhyang.

 

The Surrogate Mother (씨받이, 1987)

Tout d’abord, The Surrogate Mother raconte l’histoire d’un noble, Shin, qui ne peut pas avoir d’héritier avec sa femme et recherche alors une mère porteuse pour son héritier, qu’il trouve en la personne d’une jeune paysanne têtue de 17 ans, par qui il sera séduit.

Tony Rayns: Quelle facilité avez-vous eu à produire un tel film sous un gouvernement autoritaire?

Kwon-taek Im: Dans les années 1980, la dictature militaire avait mis en place un régime de censure strict. Pour pouvoir faire des films, il fallait tricher pour le contourner. L’histoire de Surrogate Mother se passe pendant la dynastie Joseon, durant laquelle la préférence pour le fils était très marquée, et l’était d’ailleurs encore à l’époque où ce film fut tourné. C’est pourquoi ma mère était très frustré que, moi, en tant qu’ainé soit toujours absent, remettant la tâche de célébration des ancêtres à mon petit frère.

Le film est venu du questionnement de cette préférence du fils profondément ancrée dans la culture coréenne. Loin de vouloir changer le quotidien de mes concitoyens, la réception du film par la société m’a néanmoins déçue, et je regrette presque  d’avoir fait passer le message d’un mécontentement envers nos traditions.

Tony Rayns: Le film peut aussi être perçu comme féministe, promouvant la place de la femme dans la société coréenne. Avez-vous eu une quelconque intention de ce genre ?

Kwon-taek Im: Les choses ont changé depuis 20 ans, la préférence pour le fils s’est estompée. Je n’avais pas d’intention de montrer la souffrance des femmes dans ce film, mais plutôt pointer les problèmes de la tradition coréenne. Ce serait trop zélé de ma part de vouloir réformer la société coréenne.

 

Come Come Come Upward (아제 아제 바라 아제, 1989)

Come Come Come Upward explore les deux parcours différents de deux jeunes femmes qui vivent leur expérience bouddhiste différemment.

Tony Rayns: Pourrait-on dire que CCCU est l’équivalent féminin de Mandala (만다라, 1981) qui est aussi un film sur l’expérience bouddhiste mais avec des personnages masculins ? Avez-vous un intérêt particulier pour le bouddhisme ?

Kwon-taek Im: Je n’ai pas d’intérêt particulier pour celui-ci. Mais, le bouddhisme a été dans la vie quotidienne des coréens depuis plus de 1 000 ans. Il fait aussi partie de notre culture. J’ai voulu considérer ces deux aspects (vie quotidienne et culture).

En ce qui concerne Mandala, il s’agit de l’histoire de deux moines dans leur quête vers le nirvana. L’un le fait selon la tradition bouddhiste, l’autre différemment. Mais tous deux s’inscrivent dans de pratiques rigoureuses. Le film représente la beauté de la vie dans la recherche de la perfection. Cela est aussi possible dans la vie quotidienne en poursuivant vivement un objectif strict.

Après Mandala, je voulais faire un autre film, parlant de cette forme de bouddhisme, menant à la révélation par la pratique, mais montrant qu’il y a une autre voie, qui se trouve parmi les gens ordinaires. En comparant les deux, j’ai essayé de montrer le petit monde dans lequel les moines bouddhistes vivent.

Pour l’anecdote, après plusieurs prix de la meilleure actrice remportés par mes œuvres – notamment pour Mandala, mes collègues ont commencé à dire que je faisais mes films uniquement pour remporter ces prix là, et qu’il était temps que je fasse des films pour moi.

 

The General’s Son (장군의 아들, 1990)

Dans un registre totalement différent, Kwon-taek Im s’attaque au film de gangster avec The General’s Son, qui met en scène les conflits entre coréens et milices coloniales japonaises pendant l’occupation des années 1930 – alors que le Japon essaie d’effacer tout élément d’identité culturelle coréenne.

Tony Rayns: Comment en êtes-vous arrivés à revenir vers le film de genre ?

Kwon-taek Im: Après les années 1960 et une soixantaine de films commerciaux, j’avais fait le choix de changer de style et de m’éloigner du film de genre. Mais, sous la pression du producteur, j’ai accepté de faire ce film de gangster. J’étais d’ailleurs un peu mal à l’aise, car ce film faisait référence à mes débuts, une période de hors-la-loi et remplie de honte. Mais, même si j’étais devenu un réalisateur reconnu, au fond de moi, ces temps difficiles me manquaient et au final je fus heureux de pouvoir traiter le sujet.

Grâce au succès du film, qui fit l’objet de deux épisodes supplémentaires en 1991 et 1992, je pus avoir un contrôle total sur le processus créatif du prochain film, Sopyonje ! Le budget lui étant dédié étant limité, nous ne nous attendions pas à un succès commercial. C’était la première fois que j’avais un contrôle total. Et contre toute attente, par erreur (!), le film fut un succès phénoménal au box office battant tous les records précédents. Le passoir, qui est le thème principal de Sopyonje, est un sujet difficile à traiter, car c’est art difficile à apprécier et écouter. En Corée, il n’était d’ailleurs pas populaire du tout.

Cette tentative osée me valu la remarque d’un critique coréen qui me surnomma le « réalisateur qui fit le plus d’erreurs et qui en appris le plus au cours de sa carrière ». Et je pense qu’il a tout à fait raison, j’ai pris des risques, me suis trompé, mais ai aussi eu d’incroyables surprises.

 

Seopyeonje (서편제, 1993)

Inspiré d’une nouvelle de Lee Chung-joon, Seopyeonje raconte l’histoire de Yu-Bong, un maitre de p’ansori, qui voyage avec deux enfants adoptés : la sœur Song-hwa, apprentie p’ansori, et le frère Dong-ho, au tambour, seul instrument à accompagner les performances de p’ansori. Un jour, le jeune garçon se rebelle contre son maitre et part. Plus tard, le maitre décède. Le garçon a des regrets et part à la recherche de sa sœur, alors restée auprès du maitre jusqu’à son décès.

Tony Rayns: Suite à votre film, le p’ansori a trouvé un nouvel élan dans la société coréenne. Il est même devenu populaire. Il est arrivé à point nommé, à un moment clé de changement politique, puisque la Corée du Sud avait son premier président civil. Etait-ce voulu ?

Kwon-taek Im: Suite au succès de Farewell to the Duman River, mon premier film, j’ai eu beaucoup de demandes dans les années 1960. Un soir, j’ai été invité par le distributeur dans un établissement très élitiste pour boire un verre et me féliciter. Je n’avais alors que 26 ans. J’assistai alors pour ma première fois à une performance de p’ansori des plus magnifiques. J’étais complètement sous le charme, presque choqué, et dans ma jeune tête s’était ancrée l’idée que je ferai un film à propos du p’ansori. Les années ont passé et ce rêve semblait s’envoler alors que j’étais coincé dans des productions qui s’enchainaient. Après Seopyeonje, J’essayai d’enrichir les bandes sonores de mes films avec du p’ansori.

En ce qui concerne la date de sortie du film elle-même, ce fut un concours de circonstances. A l’époque, nous étions en pleine préparation de l’adaptation du roman célèbre Taebaek Mountains. Mais, alors que nous allions commencer la production, le gouvernement nous a menacés de l’arrêter. Alors, vu que les élections pour le premier gouvernement civil approchaient, nous avons décidé de suspendre le tournage pendant un an. C’est alors que je saisi l’occasion pour proposer au producteur de produire Seopyeonje au lieu de ne rien faire et d’attendre. Le film fut terminé juste après l’élection présidentielle et avec l’appui du gouvernement civil, le p’ansori devint populaire à nouveau.

 

Chunhyang (쾌걸춘향, 2000)

Chunhyang est inspirée de l’une des plus célèbres légendes coréennes, le Chunhyangga. Le film est accompagnée par une narration chantée en p’ansori. Les paroles sont celles d’origines mais la représentation est adaptée.

L’origine de cette légende n’a pas été entièrement retracée dans son exactitude, mais elle concernerait un bureaucrate de haut rang il y a 200 ans environ.

Dans ce film, l’interprétation du maitre de p’ansori est doublée d’un enregistrement de celui-ci lorsqu’il était au sommet de son art, à 37 ans. Le p’ansori Chunhyangga – tout comme les autres – est conservé au registre culturel de l’UNESCO.

Tony Rayns: Votre version du Chunhyangga semble plutôt osée, avec pas mal de nudité. Comment avez-vous interprété l’histoire pour la faire votre ?

Kwon-taek Im: Chunhyang était d’abord un p’ansori, qui avait été adapté en film 14 fois avant mon film. Mais, d’aucun ne s’étaient attaché à retranscrire la beauté de l’art p’ansori en lui-même. Les adaptations se contentaient de retranscrire la narration sans se préoccuper de son vecteur narratif, le p’ansori. Par ailleurs, beaucoup avaient choisi de faire jouer le rôle de Chunhyang par des actrices connues, et qui avaient déjà la trentaine voire la quarantaine, loin de la jeunesse des 16 ans de la Chunhyang d’origine.

Je me suis attaché à rapprocher le personnage de la réalité, en prenant une jeune fille sans expérience de jeu d’actrice et du même âge que l’histoire. Il m’a donc fallu demander l’accord à l’actrice et à ses parents pour les scènes de sexe, qui sont punissables devant la loi en cas d’absence d’autorisation pour une mineure. Le p’ansori a des origines populaires avant de devenir un art noble, et de ce fait les représentations précédentes étaient bien plus crues et pornographiques que la mienne.

Questions du public:

  1. 1.      Etiez-vous informé des difficultés des réalisateurs dans les pays de l’Europe de l’Est aux gouvernements autoritaires à l’époque de vos premiers films ?

La Corée était un pays très fermé à ce moment là. Les seuls films que nous avions l’occasion de voir étaient américains, hongkongais, parfois français voire italiens – mais seulement pour une courte période.

  1. 2.      D’où proviennent les scénarios de vos films en général, et notamment des quatre films mentionnés ?

Trois de ces quatre films proviennent de romans. Mais, je ne veux pas donner l’idée que je cherchais à plagier ni à ne faire que des adaptations. Dans mes débuts, tous les bons scénaristes travaillaient pour la télévision et il n’y avait pas d’argent pour le cinéma. Ce qui a amené les professionnels à critiquer la pauvreté de l’originalité des scénarios de cinéma. Les romans populaires sont dans ce genre de contexte un point d’appui solide.

  1. 3.      Dans Chunhyang, pourquoi avoir choisi cette structure narrative à ellipses ?

Au contraire des autres versions qui contenaient beaucoup d’incohérences, j’ai préféré gardé la structure elliptique du p’ansori qui permet de surmonter les contradictions temporelles. Par exemple, le public coréen avait pu comprendre que Mongryong devenait émissaire du roi immédiatement après avoir réussi l’examen national, mais en fait cela prend au moins cinq ans pour accéder à ce grade, contradiction que le p’ansori permet de comprendre. Là est la force du p’ansori, en laquelle je crois pour surmonter les faiblesses dramatiques. C’est ce qui explique le surnom que m’a donné un critique coréen de « réalisateur qui a fait le plus d’erreurs mais a autant appris de celles-ci ».

  1. 4.      Avez-vous l’intention de réaliser un nouveau film bientôt ?

Je me fais vieux maintenant. Mais, la réalisation étant la seule chose que je sache vraiment faire, je réfléchis déjà à une idée de film dans un horizon d’un and ou deux.

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