Critique : Guerres de l'Ombre de Ringo Lam
2.5Note Finale
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Quoiqu’on puisse en dire, ce n’est pas si facile que ça de faire un bon polar hong-kongais. Evidemment, il vaut mieux être Chinois et tourner à Hong-Kong, mais ce ne sont pas là les plus grandes difficultés auxquelles on est confronté. Le plus dur, et surtout dans les années 80 et 90, c’est de sortir de la masse, parce qu’à mon humble avis la bonne moitié des films produits à Hong-Kong à cette époque-là parlaient de flics et de truands… ou au moins de flingues. Alors pour s’en sortir, il fallait trouver le moyen de se faire remarquer. John Woo avait ses pigeons, Ringo Lam ses giclées de sang, et Tsui Hark… Disons qu’il était lui-même, ce qui est déjà, en soi, une particularité de poids.

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La particularité de Guerres de l’Ombre, c’est son petit côté « international ». Le prologue du film a été tourné à Varsovie, et Danny Lee partage la vedette avec un acteur américain méconnu, Peter Lapis. Ils incarnent respectivement un flic hong-kongais et un agent de la CIA forcés de faire équipe pour capturer (ou tuer, on est chez Ringo Lam, quand même) un dangereux terroriste communiste. Une histoire terriblement banale, mais de toute manière à Hong-Kong les scénars sont plus des prétextes qu’autre chose. En fait, pour vraiment comprendre d’où sort cette histoire, peut-être faut-il prendre un peu de distance et replacer le film dans son contexte historique.

Petite leçon d’histoire légèrement caricaturale, donc. Comme vous le savez tous, Hong-Kong a été pendant longtemps (156 ans) une colonie britannique, et ce n’est qu’en 1997 qu’elle a été « rendue » à la Chine. Seulement, si l’occupation britannique était une période désagréable de cohabitation non-amicale pendant la majeure partie du XXe siècle, comme de nombreux films en témoignent, les relations sino-britanniques s’étaient tout de même considérablement améliorées pendant les années 80. Je n’y étais pas, mais c’est ce qui se dit.

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La rétrocession résultait d’accords diplomatiques trilatéraux entre Hong-Kong, la Chine et l’Angleterre, et il était prévu que la mégalopole conserve une bonne grosse part d’autonomie en faisant pratiquement une cité-état. N’empêche, l’idée de se retrouver, au moins virtuellement, entre les mains du gouvernement de la Chine communiste avait de quoi en faire flipper plus d’un. Pas mal de questions se posaient, notamment au niveau de la liberté artistique. La rétrocession a lieu en 1997, et entre 1996 et 1998, Jackie Chan, Ringo Lam, John Woo, Tsui et Kirk Wong font tous leurs premiers pas aux Etats-Unis. Coïncidence ?

Tout ça nous ramène en 1990, lorsque Ringo Lam établit pour la première fois un contact avec le monde du cinéma américain. Tiens donc. Et son film raconte l’histoire d’une collaboration efficace entre un Hong-Kongais et un américain. Tiens donc. Cerise sur le gâteau : ils font équipe pour traquer un communiste, car les communistes sont méchants, et qu’ils sont autant les ennemis des citoyens américains que de ceux de Hong-Kong. Tiens donc. Ringo, aussi subtil qu’un marteau-piqueur, semble être en train d’amorcer en douceur une migration qu’il envisage déjà.

Mais assez spéculé : si ces éléments aident à porter un autre regard sur le film, ils n’aident pas pour autant à dire ce qu’il vaut. La réponse, hélas, sera bien plus brève que ce qui précède, vu que Guerres de l’Ombre est plus intéressant à regarder de loin que de près… La réalisation est de bonne facture, mais on a l’impression que quelque part en court de route il manque ce supplément d’âme qui donne tout leur charme aux bons polars hong-kongais, comme si Ringo Lam s’était contenté de fournir le minimum syndical pour un film de commande.

Il en restera tout de même qu’on pourra savourer la malice certaine avec laquelle il met en scène son personnage américain. Alors qu’en général c’est plutôt les asiatiques qui sont caricaturés dans les films hollywoodiens, c’est ici l’agent Brett Redner qui fait office de cliché sur pattes : prétentieux, grande gueule, orgueilleux, individualiste et insubordonné, il représente à lui seul la totalité de l’histoire des Etats-Unis… et parvient donc tout de même à séduire. A ses côtés, Danny Lee la joue plutôt discrète, il est plus dans la finesse, sans pour autant être en retrait. L’alchimie entre les deux acteurs est improbable, mais, bizarrement, elle fonctionne plutôt bien.

A ma connaissance, l’histoire n’a toujours pas dit clairement Ringo Lam a bel et bien fait Guerres de l’Ombre uniquement pour lui servir de modeste carte de visite lors de sa future émigration aux USA, et on ne sera sûrement jamais fixé sur la question, d’autant que, comme ses autres confrères, il est par la suite retourné vers ses racines. S’il n’est donc clairement pas le meilleur moment de la filmo d’un réalisateur pourtant doué, Guerres de l’Ombre n’est pas non plus si mauvais qu’on voudra bien vous le faire croire… juste un polar hong-kongais perdu au milieu de tant d’autres et qui n’a finalement pas réussi à émerger.

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