C’est hier qu’était présenté « Poetry » du réalisateur de « Secret Sunshine » Lee Changdong. 3ans après sa venue à Cannes et le Prix d’interprétation féminine à Jeon Do-Yeon, le réalisateur sud-coréen revient tout en douceur sur la croisette. On retrouve au casting Yun Junghee, véritable légende vivante du cinéma Coréen, de retour au cinéma après de longues années d’absence.

Cannes 2010: Poetry de Lee Changdong avec la légendaire Yun Jungheepoetry Cannes 2010: Poetry de Lee Changdong avec la légendaire Yun Junghee

Yun Jung Hee - Photocall - Poetry AFP

Poetry, présenté hier en Compétition est le cinquième long métrage du Coréen Lee Changdong, par ailleurs, dramaturge, romancier, et ex-Ministre de la Culture (2002-2004)…

Une très bonne interview réalisé par Claude Mouchard est disponible en bas de l’article…vu sa longueur, elle est disponible uniquement si vous le voulez (clic sur la partie), histoire de ne pas trop alourdir l’article pour ceux que ca n’intéresse pas. Le film n’a pour le moment pas de date de sortie précise. Un extrait vidéo de l’interview AFP est aussi disponible en bas de l’article

Après une présentation rapide lors de notre article sur l’annonce des films en compétition voici plus de détails sur ce film.

Cannes 2010: Poetry de Lee Changdong avec la légendaire Yun Jungheeaffiche poetry Cannes 2010: Poetry de Lee Changdong avec la légendaire Yun Junghee

Synopsis:

Dans une petite ville de la province du Gyeonggi traversée par le fleuve Han, Mija vit avec son petit-fils, qui est collégien. C’est une femme excentrique, pleine de curiosité, qui aime soigner son apparence et arbore des chapeaux à motifs floraux et des tenues aux couleurs vives. Le hasard l’amène à suivre des cours de poésie à la maison de la culture de son quartier et, pour la première fois de sa vie, à écrire un poème.
Elle cherche la beauté dans son environnement habituel, auquel elle n’a prêté aucune attention particulière jusque-là. Elle a l’impression de découvrir enfin des choses qu’elle a toujours vues, et cela l’enchante. Cependant, survient un événement inattendu qui lui fait réaliser que la vie n’est pas aussi belle qu’elle le pensait.

YUN JUNGHEE(actrice principale)
Yun Junghee, distinguée parmi 1 200 candidates, fait des débuts fracassants en… 1966 !
Après son premier film, Cheongchun Geukjang (Scènes de jeunesse), elle forme avec Mun
Hi et Nam Jeong-im un trio d’actrices qui règne sur l’âge d’or du cinéma coréen, celui des
années 1960. Elle crée un effet de surprise en obtenant le rôle principal dès sa première
apparition à l’écran, contrairement à ses deux consoeurs qui ont d’abord été figurantes et
seconds rôles.
Actrice la plus populaire de son époque, Yun Junghee a joué dans 330 films.
C’est la seule actrice coréenne à avoir reçu vingt-quatre prix d’interprétation féminine !
En 2008, bien que ne tournant plus depuis un certain temps, elle arrive en tête dans un
sondage réalisé par le portail Naver auprès des internautes à qui l’on demandait : « Quelle
est la meilleure actrice de l’ensemble de l’histoire du cinéma coréen ? »
, et voit ainsi
confirmé son statut de légende vivante.
Malgré seize années d’absence où elle s’est installée à Paris après s’être mariée avec
le pianiste coréen virtuose Paek Kun Woo, seize années durant lesquelles elle a refusé d’innombrables
propositions, elle est aujourd’hui l’actrice principale de Poetry.

1994 Manmubang/Manmubang réalisé par Um Jongsun
1977 Hwalyeohan oechul/A Splendid Outing réalisé par Kim Sooyong
1973 Hyonyeo Cheong-I/Sim Cheong réalisé par Shin Sangok
1968 Ssarigorui Sinhwa/Legend of Ssarigol réalisé par Lee Manhee
1967 Angae/Mist réalisé par Kim Sooyong
1967 Cheongchun Geukjang/Sorrowful Youth réalisé par Kang Daejin

Interview du réalisateur réalisé par Claude Mouchard, présente dans le Press Kit:

[spoiler]Claude Mouchard : Le titre d’un film, à quel moment du travail cela vient-il ?
Lee Changdong : En général, je pense assez tôt au titre d’un film. Curieusement, tant que
je n’ai pas le titre, je n’ai pas l’impression que le film va vraiment se faire. Il y a quelques an-nées, dans une petite ville coréenne, une collégienne a été victime d’un viol collectif. Cette
affaire m’a longtemps tourmenté, sans que je sache pour autant comment j’allais exprimer
mes pensées à travers un film. Au début, j’ai pensé à quelque chose comme « So Much
Water So Close to Home », la nouvelle de Raymond Carver, mais je craignais que cette
construction soit un peu trop banale. Puis un jour, alors que j’étais en train de regarder la télé
dans une chambre d’hôtel à Tokyo, le titre « Poetry » m’est venu. L’émission qui passait
était probablement destinée à des gens de passage souffrant d’insomnie. On voyait un
fleuve tranquille, des oiseaux qui volaient et des pêcheurs qui jetaient des filets, le tout avec
une musique de fond qui incitait à la méditation. C’est à moment-là que je me suis dit que le
film sur cet événement cruel devait s’appeler si. (Ndt : « Si » en coréen se traduit par Poésie.)
En même temps que le titre, le personnage principal et l’intrigue me sont venus.
Comme par hasard, j’étais accompagné au cours de ce voyage par un poète qui est un ami
de longue date. Je lui ai donc fait part de mon idée et il m’a dit que c’était un projet risqué.
Il m’a même dit que j’avais pris la grosse tête à cause du – peu de – succès que j’avais remporté
dans le passé. Mais paradoxalement, tout en l’écoutant, je me sentais de plus en plus
sûr de moi.
C M A quel moment avez-vous pensé à cette actrice, Yun Junghee ?
Le public coréen la reconnaît-il aussitôt ? Ou est-ce différent selon les générations ?
L CD Les jeunes de moins de trente ans ne doivent pas bien la connaître. Dans le cinéma coréen,
il y a une rupture nette entre les générations. Dès le début, c’est-à-dire dès l’instant où
j’ai conçu ce personnage de sexagénaire élevant seul son petit fils, j’ai pensé à cette actrice.
Cette idée s’est installée en moi comme si elle allait de soi. Peu importait le fait qu’elle n’avait
pas tourné pendant les quinze dernières années. Son vrai prénom est Mija, comme mon
héroïne. Je ne l’avais pas fait exprès, c’était une coïncidence.

Cannes 2010: Poetry de Lee Changdong avec la légendaire Yun Jungheepoetry1 Cannes 2010: Poetry de Lee Changdong avec la légendaire Yun Junghee
C M L’Alzheimer : à quel moment vous est venue cette idée ?
Au moment où elle rencontre pour la deuxième fois la mère de la fille violée (dans les
champs), est-ce qu’elle renonce à lui dire ce qu’elle était chargée de lui communiquer ? Ou
serait-ce qu’elle oublie soudain la raison de sa venue ?
L CD « Alzheimer », le mot m’est venu en même temps que le titre, le personnage de sexagénaire
qui élève seul un adolescent et qui va écrire un poème pour la première fois de sa
vie. Elle apprend à écrire des poèmes et, presque au même moment, commence à oublier
des mots. Cette maladie est une allusion très nette à la mort. Et on pense alors aux relations
entre ceux qui s’en vont et ceux qui restent.
Quand l’héroïne va dans les champs pour parler à la mère de la victime, elle est fascinée
par la beauté de la nature, dans laquelle elle trouve soudain l’inspiration. Elle en oublie le but
de sa visite. C’est probablement lié à sa maladie. L’oubli est une chose terrible ! Mais c’est
aussi à cause de son « poème » qu’elle oublie. Parfois la poésie fait oublier la réalité.
C M Le professeur-poète ne dit rien de technique sur la poésie ; il cherche à susciter le
désir de poésie dans la vie… Il insiste sur « voir » : il me semble qu’ainsi se forme un rapport
entre la poésie et le film, entre le désir de faire un poème et le désir de faire un film.
L CD C’est tout à fait vrai. « Bien voir », cela concerne autant la poésie que le cinéma. Certains
films nous permettent d’avoir un nouveau regard sur le monde. D’autres nous amènent à ne voir
que ce que nous avons envie de voir. Il y en a aussi qui empêchent de voir quoi ce que ce soit.
C M La poésie est « thématiquement » au centre du film avec l’atelier de poésie et le club
de lecture de poèmes. Mais n’est-elle pas partout dans le film par « construction » ? Le film
me paraît, plus que ceux que vous avez réalisés jusqu’à présent, fait de rapports qui bougent,
et qui relient des instants très durs ou très fragiles. Le film a un caractère « ouvert ».
L CD J’ai pensé à un film qui ressemblerait à une page sur laquelle est écrit un poème et
où subsiste beaucoup de blanc. Ce vide pourra être comblé par les spectateurs. En ce
sens, oui, c’est un film « ouvert ».
C M Ainsi, vous laissez vides certaines cases qui semblent importantes. Le policier qui participe
aux activités poétiques et dit des choses « graveleuses » réapparaît au moment de l’arrestation
du petit-fils et la réaction de Mija laisse penser qu’elle savait qu’il allait venir. Doit-on
supposer qu’elle a dénoncé le crime de son petit-fils ? Si oui, pourquoi ne l’avez-vous pas montré
d’une manière plus évidente ?
L CD C’est un secret de Mija et aussi du film. C’est au spectateur de déchiffrer ce mystère.
Mija n’aurait pas voulu révéler son secret. Il y cependant quelques indices, peut-être suffisants.
Quand elle pleure devant le restaurant, l’inspecteur est à ses côtés ; le jour où son
petit-fils va être arrêté par la police, elle lui a tout à coup acheté une pizza, lui a ordonné de
prendre un bain et lui a coupé les ongles des pieds et elle a fait venir la mère du gamin… Mais
je ne voulais pas montrer cet aspect de manière trop directe. Je voulais plutôt le suggérer
au spectateur à la manière d’une « moralité » du Moyen Age. Une sorte de jeu dissimulé dans
lequel le spectateur est invité à faire un choix moral devant le blanc du film, tout comme l’héroïne.
Mais ce jeu est tellement discret que le spectateur peut ne pas en prendre conscience.

Cannes 2010: Poetry de Lee Changdong avec la légendaire Yun Jungheepoetry2 Cannes 2010: Poetry de Lee Changdong avec la légendaire Yun Junghee
C M Quand la grand-mère finit par céder aux avances du « président », le fait-elle en pensant
déjà à l’argent qu’elle pourra lui demander ?
On a l’impression que l’idée de lui demander de l’argent ne viendra que plus tard. Est-ce
qu’elle a d’abord décidé (après réflexion, ou par une impulsion instantanée) de faire au président
ce « cadeau » avant sa mort ?
L CD Quel sentiment aurait pu amener Mija à faire « cet acte de charité » en faveur de ce
vieux machiste ? Avant de s’y résoudre en tout cas, elle a passé un long moment à réfléchir au bord du fleuve où la jeune fille s’était suicidée. Elle était probablement plongée dans
des pensées profondes et complexes. Le désir sexuel de garçons immatures ayant entraîné
la mort de la jeune fille et celui du vieux qui l’avait suppliée en disant qu’il voulait être
un homme pour une dernière fois… Paradoxalement elle décide d’accéder à son souhait.
C’était sans doute par pure pitié. Mais plus tard elle salit elle-même son acte en demandant
de l’argent au vieux. C’est triste, mais elle n’a pas le choix.
C M Des rimes, des échos, des retours… il me semble que le film comporte des échos
visuels : les fleurs en particulier, des fleurs rouges… même si, chez la femme-médecin,
ce sont des fleurs rouges artificielles.
A un moment on voit de la vaisselle sale dans la cuisine de la grand-mère (qui regarde cette
vaisselle) ; et plus tard, à l’atelier de poésie, il sera dit que la poésie se trouve même dans
de la vaisselle sale.
Ou bien c’est le chapeau de la grand-mère qui tombe à l’eau et qui rappelle le suicide de
la fille (et l’image du corps dérivant au fil de l’eau au début du film), mais on dirait que ce
chapeau, en flottant, allège le souvenir de cette image initiale…
L CD Les fleurs rouges sont liées au sang. Souvent la beauté est liée à la laideur. Des fleurs
artificielles sont quelquefois très belles. Le chapeau qui tombe dans l’eau fait penser au
suicide de la gamine et fait allusion au destin de Mija.
C M La fin du film reste également ouverte. Où est-elle partie après avoir laissé un poème ?
On ne le sait pas, on se contente de sentir son absence en écoutant sa voix lisant son poème.
L CD Là aussi, j’ai voulu laisser au spectateur le soin de remplir la case laissée vide. Même
s’il y a aussi des indices. Le cours du fleuve dans la dernière scène fait penser que Mija a
fait sien le destin de la jeune fille. Il y a aussi ce qu’elle pense en voyant les abricots tombés
par terre.
C M La chanson d’Agnès : la voix de la grand-mère devient, fluidement, celle de la fille.
Est-ce bien cela ?
L CD Agnès est le nom de baptême de la jeune fille morte. Mija écrit à sa place l’unique
poème qu’elle laissera au monde. Elle parle au nom de cette jeune fille en imaginant ce
que cette dernière aurait voulu dire au monde en le quittant. On peut donc dire qu’elles fusionnent
à travers ce poème.
C M Vous dites que ce film est une interrogation : que signifie la poésie en ce temps où
la poésie agonise ? Vous dites aussi que dans cette question, le mot « poésie » peut- être
remplacé par « cinéma ». Votre conception de la poésie se reflète-t-elle dans la pensée
qui guide ce film ?
L CD J’avais juste envie de poser la question au spectateur. C’est à lui d’y apporter la réponse.
Cependant, il y a une chose que je pense à propos de la poésie : elle chante ce
qu’un autre pense et ressent à ma place. Si quelqu’un me demandait pourquoi je fais des

films, je pourrais lui répondre : « Je raconte votre histoire à votre place. »[/spoiler]

Sources: Press Kit Poetry, festival-cannes.fr, photos AFP

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